D’entrée de jeu, Aronofsky cherche à perdre son spectateur. Nous présentant d’abord quelques plans mystérieux et totalement en accord avec son cinéma, il rassure sur la direction prise par son Mother!, surtout après une campagne promotionnelle qui le vendait un peu trop comme un ersatz de Rosemary’s Baby. Et il est vrai qu’une fois qu’il nous plonge dans le quotidien de son personnage principal, une veine Polanski se fait légèrement sentir mais basculant assez vite dans la veine d’un autre cinéma, celui de Żuławski. Malgré ses influences, jamais le cinéaste ne se laisse submerger par elles et fait de ce Mother! la continuation logique de son cinéma et il aboutit même à en faire sa culmination. Commençant de manière paisible mais néanmoins alerte, il nous laisse avec des personnages dont on ne sait rien. Ni leurs prénoms, ni les circonstances de leur amour, on ne sait presque rien à part le sentiment d’une vague tension entre eux et le métier du mari. Ici, le cinéaste ne cherche pas à créer de l’empathie pour ses personnages mais au contraire veut plonger le spectateur dans un sentiment de malaise. On ne pourra se fier à quasiment aucun des personnages que l’on nous montre. Est-ce ces étrangers qui viennent dans la demeure du jeune couple qui sont suspects ? Ou est-ce la jeune femme qui plonge doucement mais surement dans la paranoïa et la folie ? Son mari est-il aussi protecteur qu’elle semble le croire ? Le film nous met dans un climat d’incertitude et nous fait douter de tout ce que l’on voit.


C’est au final à travers ce climat très pesant qu’on finira par adhérer de plus en plus au regard de la jeune femme car on rentre dans son état d’esprit. Grâce à ce solide procédé d’identification, on se retrouve à totalement faire corps avec elle lors des derniers actes du film. Plus la folie escalade et plus on se retrouve autant psychologiquement agressé que le personnage principal, au point que cela en devienne presque physique. Intense, c’est le mot qui convient le mieux à ce qu’est Mother! dans ses derniers instants. Après cette intensité fait que l’on n’échappe pas à une certaine lourdeur par moments et il devient vite clair où le film veut en venir mais c’est dans la manière de nous y conduire que l’ensemble retourne. La dernière grosse demi-heure est sans aucun doute ce que l’on a vu de plus fou, hystérique et proprement sidérant en terme de cinéma cette année. Et c’est une conclusion qui ne risque pas d’être égalée de sitôt. Non seulement Aronofsky arrive à amener de manière surprenante un élément pourtant attendu mais en plus il rebondit dessus à merveille dans un épilogue sacrément habile. Le cinéaste vient s’affranchir de tout impératif de narration, il joue même avec les ellipses de manière improbable pour véritablement faire perdre tout sentiment de confort, pour donner vie à un récit avant tout symbolique. C’est probablement un des gros reproches à faire à ce Mother!, car Aronofsky puise les clés de son film à travers toute son oeuvre et pas seulement dans ce que son dernier né a à offrir. Cela donne à Mother! un côté un peu renfermé sur lui-même mais c’est aussi ce qui accentue son aura fascinante.


Quête de création et de reconnaissance à travers l’obsession de ses personnages, Darren Aronofsky interroge tout autant son cinéma que le rapport d’un artiste face à ce qu’il crée et la réception des gens par rapport à celle-ci. Dans cet hurlement du cœur, car c’est indubitablement ce qu’est le film, il ne fait de cadeaux à personne. Ni à lui, dépeignant l’artiste comme un irresponsable naïf qui répète encore et encore les mêmes erreurs, ni envers ses spectateurs qu’il dépeint comme des êtres désespérés de laisser leurs traces, en essayant de s’approprier l’œuvre des autres ou de dégrader le travail d’une vie. Car comme souvent chez Aronofsky, la création d’une chose vient de la destruction d’une autre. Ce pessimisme ambiant pourra donc facilement rebuter mais le cinéaste arrive pourtant à toucher beaucoup de vérités dans sa critique très claire du fanatisme mais aussi dans son regard sur le délaissement que cause l’obsession. Il se révèle même assez magnanime dans le traitement qu’il offre au personnage de Jennifer Lawrence, représentation de la vie. Une vie qui donne, une vie qui attend qu’on l’embrasse à pleines mains, une vie qui essaye de nous offrir un environnement pour nous épanouir, mais une vie qu’on délaisse au profit de nos ambitions. Elle est la Mère du titre, mais une mère au sens beaucoup plus large que son simple aspect maternel. C’est d’ailleurs avec ce lien très mystique qu’elle partage avec sa demeure que le film trouve ses pistes de réflexion les plus intéressantes. Le cinéaste assoit ici sa démarche avec intelligence, il est même amusant de constater qu’il tire son film-somme où toutes ses thématiques explosent comme jamais auparavant au sein de son septième long-métrage. Comme Dieu qui créa le monde en 7 jours, il vient à l’aboutissement d’un pan de sa filmographie avec ce septième film. Il revisite d’ailleurs son cinéma mais aussi l’histoire de l’humanité et de la bible dans ce Mother!. C’est d’ailleurs un acte biblique qui sonne le début de la descente aux enfers pour le couple. Quand Adam et Eve brisent le fruit défendu du créateur.


Brillamment pensé dans tout ses aspects, le film brille aussi par son casting et sa réalisation. Jennifer Lawrence est de chaque plan, Aronofsky la filmant ici comme jamais on ne l’avait filmée auparavant et l’actrice en profite pour livrer sa meilleure performance. Totalement habitée par son personnage, elle crève l’écran avec sa prestation fiévreuse et nuancée. Le reste du casting, même si très bon, ne tient pas la comparaison face à elle. Sauf peut être un Javier Bardem ambigu qui s’impose par son charisme. Pour ce qui est de la réalisation, Aronofsky opère des changements significatifs au sein de son cinéma. Offrant une mise en scène très proche de son personnage principal, avec une caméra portée à l’épaule, il favorise les plans plus longs et se fait plus posé dans sa démarche. Ici moins d’inserts et il joue plus sur une ambiance qui s’étire sur la longueur que sur quelque chose qui se jouerait sur la frénésie du montage. Plus immersif, il signe donc un huit clos éprouvant où il filme la maison comme un personnage à part entière. Car paradoxalement, même si sa mise en scène apparaît plus calme dans son montage, il signe son film le plus hystérique. Et toujours autant fasciné par l’aspect volatil des organismes, il offre des visions fantasmagoriques comme lui seul en a le secret, ici très ancré sur le cœur et le sang, moteurs de la vie. Avec aussi un travail sur le sound design impressionnant, il préfère jouer sur l’ambiance sonore et délaisse un peu les grandes partitions musicales. Avec la photographie très épurée de Matthew Libatique, le cinéaste joue plus sur un registre intimiste que sur ses habituelles grandes fresques épiques.


Darren Aronofsky fait donc de Mother! son film-somme. Il résonne comme l’aboutissement de son œuvre, du moins telle qu’on l’a connue jusqu’à présent. Le cinéaste étant fasciné par le thème de la création et de la renaissance, il clôture son récit en annonçant sa propre renaissance artistique. Sur la mise en scène, il apporte d’ailleurs de nouvelles choses et impressionne toujours par sa maîtrise et la précision du regard qu’il a sur son propre cinéma. Parfois trop lourd dans ses dialogues ou un peu trop renfermé sur lui-même, Mother! subit le contrecoup de ses défauts mais reste un choc artistique comme on en voit peu. Un sommet d’hystérie collective, de fureur et une sidérante proposition de cinéma. On ressort de Mother! épuisé mais avec plein d’images et de réflexions en tête, ce qui est généralement synonyme de grand film. Accompagné de sa muse, une impressionnante Jennifer Lawrence, Aronofsky ne signe probablement pas son meilleur film, mais un de ses plus personnels et complexes. Un jalon majeur de sa filmographie qui fera assurément date qu’on l’adore ou qu’on le déteste, car Mother! divisera.


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le 13 sept. 2017

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