N'arrête pas ton cinéma

Avis sur Nothingwood

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Reconnaissons-le, nous n'avons de certains pays lointains que la vision offerte par nos écrans de télévision. Cette vision, si elle n'est pas forcément fausse, ne peut être que parcellaire. Ainsi l'image que l'on se fait de l'Afghanistan, via les reportages TV ou le cinéma, est souvent réduite à la guerre, aux ruines, aux morts, au drame... face à ce constat, Sonia Kronlund, documentariste pour Arte et France Culture, se propose de changer notre regard : avec Nothingwood, elle remplace les clichés guerriers par ceux du ciné, les combattants notoires par les trublions ou les saltimbanques, l'impression de désespérance par un soupçon d'espoir. Elle filme un fou, un barjot de ciné, le Ed Wood local nommé Salim Shaheen, pour nous montrer une réalité bien souvent absente de nos écrans : celle d'un pays qui s'échine à vivre malgré le chaos, la guerre ou la mort.

Comme la notion d'angle de vue est importante, Sonia Kronlund ne nous présente pas Salim Shaheen de n'importe quelle façon. Car il serait facile de le filmer telle une bête de cirque, un vulgaire hurluberlu, afin d'en tirer un portrait aux contours croquignolesques. Seulement, Nothingwood s'intéresse moins à l'artisan du nanar qu'au symbole qu'il représente. Dans ce pays ravagé par des décennies de guerre, Shaheen véhicule autour de lui aussi bien de l'espoir - les gens l'aident ou le suivent - qu'un vent de folie qui s'avère nécessaire pour survivre dans un monde en perdition. En effet, c'est grâce à cet art subtil, qui consiste à se mettre continuellement en scène et à faire de sa vie un cinéma, que notre homme a pu déjouer les pièges de la guerre : sa popularité lui ouvre des portes et le commerce sous le manteau de ses propres DVD lui assure la bienveillance des talibans. Fou mais malin avant tout, il est cet acteur roublard qui parvient toujours à se sortir d'un mauvais pas. Comme l'atteste cette manie qu'il a prise, lorsqu'il arrive dans un endroit isolé et dangereux, de solliciter la clémence de ses hôtes en se présentant comme étant l'un des leurs, sa mère étant née « forcément » dans les environs.

Collée aux basques de l'incontrôlable Shaheen, le suivant partout au risque, parfois, de se disperser, Kronlund réussit à restituer cette troublante confusion qui existe entre cinéma et réalité. Avec Shaheen, parler de la vie revient à parler du cinéma : tout est cinéma, tout est réel, et donc tout est politique.

On s'en rend vite compte, au détour de ses différentes déambulations, lorsqu'on le voit séduire les groupies ou dégainer sa caméra inopinément afin de filmer un plan en vue de son prochain film. Chez lui, tout est prétexte à être filmé, que ce soit la découverte d'un lieu ou d'un autochtone, il filme tout, tout le temps et bien souvent n'importe quoi, car pour lui vie et cinéma ne font qu'un. Les saynètes qui en découlent sont parfois coquasses (l'emprunt du matériel de Kronlund afin de finir une scène), voire surréalistes (ce poulet qu'on égorge dans l'urgence afin d'avoir du sang pour les figurants), mais elles témoignent toujours d'une même réalité : cette notion d'urgence permanente qui nous rappelle que la vie comme le cinéma peuvent tous deux s’interrompre brutalement. Alors, soudainement, notre regard change. Ce cinéma folklorique et brinquebalant, que l'on pouvait initialement railler, s'apparente pour ces gens comme leur seule raison de sourire, voire de vivre.

Et finalement, progressivement, Kronlund touche à son but en nous faisant découvrir l'Afghanistan autrement, loin des clichés éculés. Car même si la personnalité de Shaheen occupe forcément de la place à l'écran, elle ne peut occulter la réalité de tout un pays. Celle relative à la guerre se rappelle bien souvent à nous, comme lors des déplacements de l'équipe de tournage (escorte policière, impossibilité d'accès à certaines zones). Celle concernant la condition de la femme se devine également, lorsque Shaheen cache ses filles ou lorsqu'un père refuse que sa gamine soit perçue comme une danseuse. Malgré l'aspect faussement anecdotique du documentaire, ce sont bien les douleurs et les contradictions de l'Afghanistan qui apparaissent au grand jour. L'exemple le plus frappant, et le plus significatif, demeure celui de Qurban Ali. Il est l'un des acteurs fétiches de Shaheen et il a la particularité de se travestir, surjouant ouvertement le côté efféminé tel le bouffon de service. Sans l'expliciter directement, Kronlund nous fait bien comprendre que ce rôle clownesque est avant tout un moyen détourné pour vivre son homosexualité. D'ailleurs, Qurban Ali a beau le nier et exhiber sa famille-modèle, tout cela ressemble à une vulgaire mise en scène. Une de plus. Comme si en Afghanistan, l'ultime rempart contre l'intolérance n'était rien d'autre que le cinéma.

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