Travail de cochon

Avis sur Okja

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Le recours à la fable permet bien souvent à son auteur de porter un discours critique, voire politique, avec force et clarté. C'est une méthode efficace, pour peu que l'on fasse preuve d'imagination et de finesse. Bong Joon-Ho, avec The Host, avait déjà fait ses preuves en la matière, puisqu'il avait réussi à donner des airs de brûlot politique à son blockbuster. Avec Okja, on s'attend à la même prouesse et on est rapidement déçu : moins virtuose et plus balourd, moins Coréen et plus hollywoodien, le film peine à dépasser le cadre du divertissement familial dopé aux bons sentiments et à la morale facilement assimilable. La différence, pour le moins essentielle, entre les deux films est d'une certaine façon annoncée par les titres : le monstre, dans la fable coréenne, est surtout réduite à une menace symbolique ('the host') qui ne sert qu'à mettre en relief l'histoire humaine ; tandis que dans sa version Netflix, il devient un personnage a part entière, doté d'un nom propre et d'aptitudes humaines, rendant ainsi la séquence de l'abattoir d'autant plus cruelle et inhumaine... L'impertinence s'étiole alors derrière un programme digne de Spielberg et consorts.

La déception est d'autant plus légitime que la première partie est plutôt réussie et qu'elle permet à Bong Joon-Ho d'instaurer un questionnement d'ordre éthique pour le moins pertinent : rappelant les mérites d'une agriculture traditionnelle, raisonnée et à taille humaine, il dénonce l'industrialisation à outrance et le cynisme de leur logique marchande. La satire qui s'ensuit n'est pas toujours d'une grande finesse mais elle a le mérite d'exposer des vérités que l'on retrouve rarement dans ce type de production.

On en devine rapidement la teneur avec la vision qui nous est faite de cette multinationale, au nom évocateur (Mirando renvoyant de manière évidente à Monsanto), qui a la particularité d'être dirigée par des jumelles : deux visages, deux discours, une même fourberie. C'est sans doute là où la satire se fait la plus mordante : à travers le double personnage de Tilda Swinton, c'est tout un monde de faux-semblant qui se dévoile. Sous prétexte d'éradiquer la faim dans le monde, le groupe Mirando légitime toutes les dérives et en vient à créer de toutes pièces des "cochons géants". Le trait est forcé, certes, mais la démarche touche à son but en nous exposant le cynisme d'un milieu qui utilise aussi bien les ressources du spectacle, de la communication ou du marketing afin de mener à bien ses exactions mercantiles sans outrer l'opinion publique.

Bong Joon-Ho développe ainsi un discours écologique qu'il souligne agréablement par sa mise en images. Au début du film, il exalte la relation fusionnelle entre Mija et Okja en célébrant une nature originelle, paradisiaque et radieuse : la multiplication des plans d'ensemble ou des panoramiques sur une végétation sud-coréenne rappelle l'univers de Miyazaki, donnant à l'amitié entre la fillette et le cochon des airs "totoriens" des plus plaisants. Mais cela va surtout lui permettre de souligner, par l'esthétisme, l'influence néfaste du libéralisme débridé sur le cadre naturel. La petite exploitation, routinière et paisible, du grand-père s'oublie rapidement lorsque l'on découvre un milieu urbain frénétique et agressif. Entrer dans ce monde capitaliste, pour sauver son animal, relève alors de l'aventure, risquée et audacieuse, pour Mija : la gestion du rythme et le jeu des plongées/ contre-plongées vont d'ailleurs renforcer le sentiment de danger et la dimension aventureuse du périple urbain.

Avec plus moins de réussite, Bong Joon-Ho distille son humeur satirique et nous présente l'ultra-libéralisme comme une entité vaine engendrant forcément violence et chaos (la course-poursuite dans le supermarché). S'il n'évite pas totalement le manichéisme, notamment dans la représentation des personnages, il parvient néanmoins à faire preuve de lucidité lorsqu'il critique aussi bien la multinationale que le Front de Libération des Animaux, fustigeant la mascarade des uns et le goût pour les coups d'éclat des autres.

Toutefois, les deux camps n'ont pas le droit au même traitement : alors qu'il parvient, plutôt joliment, à mettre en avant la non-violence des défenseurs de la cause animale (la belle scène des parapluies), c'est grossièrement qu'il dénonce la cruauté du groupe agroalimentaire : les caractéristiques humaines d'Okja sont outrageusement soulignées (amitié, réflexion, sens du sacrifice) ; les plans de coupe sur le contenu d'une assiette sont aussi nombreux qu'insistants ; les personnages sont sans nuance, tout comme les acteurs qui les incarnent ; le symbolisme utilisé est également dénué de toutes subtilités (le parallèle entre les abattoirs et les camps d'extermination nazis).

Okja déçoit car ce n'est pas une œuvre vraiment finalisée ou aboutie. Le mélange des genres voulu par Bong Joon-Ho est loin d'être maîtrisé et cela se ressent à tous les niveaux : on passe maladroitement de la légèreté à la gravité, de la satire à la bouffonnerie (l'humour scato autour des pets et des excréments du cochon), d'une certaine finesse dans l'évocation (la représentation d'Okja, à la croisée entre différents animaux, qui rappelle que le danger pèse sur toutes les espèces) à un manque flagrant de subtilité... Si le film parvient à dénoncer la souffrance animale et le cynisme de l'ultra-libéralisme, son propos est malheureusement parasité par des lourdeurs démonstratives et un moralisme patent.

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