Film dissident de facture (presque) consensuelle

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Ce film est un véritable OVNI. A première vue, on peut le voir comme un film hollywoodien assez banal, très représentatif de ce qui se faisait en matière de comédie à stars dans les années 1950 : un personnage central ultra-charismatique incarné par Cary Grant, qui symbolise la vertu et la bonté, une femme qui en tombe amoureuse, fragile, instable et un tantinet hystérique, comme souvent l'on représentait les femmes à cette époque (cf les films de Hitchcock, avec Marnie comme point central) et, bien sûr, le troisième larron, le sidekick débonnaire et bonhomme, agrémentant de sa présence décalée les scènes burlesques. Rajoutez à cela le parfait méchant, bureaucrate tordu, corbeau renfrogné ayant juré la perte de notre héros, et vous avez le portrait-type parfait du film grand public de base de l'époque.

C'était sans compter les dialogues. Toute la folie et la hargne de ce film s'expriment dans ces dialogues. Ils sont tout d'abord redoutables à un niveau purement stylistique, truffés de double sens, de figures de style puissantes, de tournures élaborées. Les dialogues se caractérisent aussi par leur férocité ; sur nombre de scènes, alors que se déploient un début de mécanique scénaristique classique, éculé, les dialogues participent à de surprenants volte-faces allant jusqu'à l'autocritique. Exemples : la scène de séduction de Grant, dans la grange, imposant sa force à sa patiente qui, fait inhabituel pour l'époque, retourne la situation et utilise les mêmes outils de coercition/séduction contre son prétendant. Autre exemple plus frappant, le personnage joué par Jeanne Crain qui s'effondre dans le lit en sanglotant après être allé apporter à son mari une lettre au contenu terrifiant, et Cary Grant, s'asseyant sur le lit débonnaire, la laissant pleurer, sans violons... Et elle, qui s'interroge sur son hystérie passagère qui ne lui ressemble pas : c'est tout un tas de gimmicks du mélo qui sont ici déconstruits et moqués.

A cela s'ajoute la force politique du film, les allusions à la chasse aux sorcières qui se profile dans les 50s : longtemps, le terrible secret du film n'est que suggéré, et le personnage de Cary Grant ayant des idées très avant-gardistes, darwinistes et dissidentes, on croit longtemps que l'intrigue sera politique. Ce caractère allusif et subtil représente bien le climat de répression sourde sévissant dans l'après-guerre. A travers nombre de scènes a priori anodines, c'est l'Amérique conservatrice, bien-pensante, soupçonneuse qui est attaquée, l'Amérique du qu'en dira-t-on, d'où le titre...

Dans la première moitié, néanmoins, et malgré de nombreuses audaces, le film peut sembler un peu longuet. Toujours très bavard, il démontre sa maitrise totale dans les trente dernières minutes, avec la scène du « jugement », qui réalise une performance impossible à concevoir dans le cinéma américain d'aujourd'hui : rapporter une scène du passé sans jamais user de l'éllipse ou du flashback : Mankiewicz nous rapporte des scènes d'action et de tension en les faisant raconter le plus simplement du monde – et très longuement – par ses personnages. Loin de casser le rythme et l'intensité du final, ce procédé décuple la puissance narrative du film. Les acteurs, excellents dans leur jeu, nous immergent dans la scène, comme si nous étions nous aussi autour de la table du jugement, comme si nous participions à la discussion.

A cette puissance des dialogues s'ajoutent des moments inexpliqués de folie qui donnent un ton résolument décalé à cette comédie : la scène de la répétition musicale et surtout, celle de la collision des trains. Une véritable pépite que ce film, soutenu de bout en bout par le charisme et le magnétisme de l'inégalable Cary Grant.

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