Miroir, miroir

Avis sur Piège pour Cendrillon

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Précision importante : ce qui suit n'est pas fondamentalement une critique, mais plutôt un texte accompagnant la ressortie au cinéma et en version restaurée de Piège pour Cendrillon, dont je m'occupe avec Revus & Corrigés.

Au milieu des années soixante, André Cayatte se cherche de nouveau. Il est à l'affût d'une forme de renouvellement, en ayant conscience que « l'apogée » de sa carrière est derrière lui (sa tétralogie judiciaire réalisée entre 1950 et 1955, celle-là même qui lui valut d'être taxé de « cinéaste à thèse ») et qu'il ne fera jamais son grand film tant fantasmé sur l'affaire Seznec, épopée judiciaire qui avait secouée la France des années 1920. En parallèle, il est toujours aussi peu du goût de la critique française, les journalistes (et futurs tenanciers de la Nouvelle Vague) ne manquant pas de le fusiller à chaque film – « Si les gens de cinéma voient dans Cayatte un avocat, les gens de robe le prennent pour un cinéaste. Serait-il un traître ? [1] », écrivait François Truffaut une dizaine d'années plus tôt. En 1963, Cayatte vient d'achever le diptyque conceptuel La Vie conjugale, deux films, Jean-Marc et Françoise, sortis en même temps, qui rendent compte du désagrégement d'un couple par des flashbacks, dont la construction et la perception sont différentes d'un volet à l'autre, selon qu'il s'agisse du point de vue masculin ou féminin – un film sur la dualité et la double-facette de ses personnages qui évidemment préface inconsciemment ce que sera Piège pour Cendrillon. Cayatte entreprend une adaptation de l'affaire Caryl Chessman, un Américain condamné pour enlèvement, exécuté en 1960 après douze ans passés dans le couloir de la mort. Le scénario est co-écrit avec Dominique Lapierre, un journaliste ayant publié un livre sur Chessman et présent au moment de son exécution en chambre à gaz. Pour plusieurs raisons, notamment une hostilité du côté américain, le film ne pourra se faire.

Lorsque Cayatte découvre peu après, et par hasard, le roman de Sébastien Japrisot, c'est comme un choc : une histoire à la fois totalement extraordinaire, en apparence éloignée du cinéma qu'il pratique d'habitude, et au sein duquel il reconnaît l'essentiel des thématiques qui l'intéressent. Ceci va jusqu'à l'idée de ce personnage amnésique qui ne reconnaît plus sa personnalité de jadis, concept se téléscopant avec la perception de l'affaire Chessman selon Cayatte : une fois dans les mains du bourreau, l'homme qu'on allait exécuter n'était plus le même que l'homme qu'on avait condamné douze ans plus tôt. Japrisot est à ce moment-là bien en vue, Costa-Gavras adaptant au même moment Compartiment tueurs (qui sortira un mois après Piège pour Cendrillon). Dans ses errances créatives, Cayatte rencontre Jean Anouilh, lui aussi en proie au doute à cette époque, et ensemble, ils décident de revisiter l'œuvre de Japrisot. Ce sera au grand dam de ce dernier, peu à l'aise à l'idée de voir un autre auteur ré-adapter son histoire : « Je ne suis pas né pour travailler avec d'autres mais pour être seul. J'ai une mentalité d'écrivain et non d'homme de cinéma. » Détail intrigant : au générique, le film est indiqué comme adapté du livre de Sébastien Japrisot ; en revanche, en co-scénariste, on retrouve également un certain Jean-Baptiste Rossi – véritable nom de Japrisot (c'est un anagramme [2]), ou comme une étonnante manière de poursuivre la thématique du double qui imprègne le récit.

Le roman de Sébastien Japrisot s'ouvre par un « Il était une fois… » préfaçant une ambiance de conte fantastique (d'où le titre, évidemment) que Cayatte et Anouilh conservent relativement peu. Certes, le film flirte avec le fantastique mais s'inspire surtout de Sueurs froides (1958) d'Alfred Hitchcock, et de la nouvelle dont il est tiré, D'entre les morts (1954) de Boileau-Narcejac. Cayatte, bien qu'enclin à expérimenter de nouvelles choses dans sa carrière, amène dans l'œuvre de Japrisot ses thématiques fétiches. Ainsi, le contraste social entre Do et Mi, les deux jumelles-cousines-amies d'enfance bientôt confondues et interprétées par Dany Carrel, est largement plus appuyé chez le cinéaste, où Do travaille dans un garage, que chez l'auteur du livre, où elle est « simplement » employée de banque. Anouilh apporte une dimension solennelle et théâtrale dans les dialogues qui, on l'imagine, a certainement déplu à Japrisot – dont les dialogues étaient quant à eux d'une grande modernité. Et pourtant, ces changements ne sont pas sans efficacité, jouant d'un côté sur un rapport au réalisme bien plus évident, de l'autre, comme une réflexion sur l'artificialité assez étonnante. « Tandis que quand j'ai dû préparer Piège pour Cendrillon en trois semaines, je suis allé trouver Anouilh parce que je savais qu'il pensait exactement le contraire de ce que je pensais dans tous les domaines, et effectivement en trois semaines nous avons eu des affrontements très violents mais qui m'ont permis de faire plusieurs fois le tour complet de toutes les idées que j'avais et qui étaient confuses, mal formulées, reposant trop sur l'intuition. Et finalement le roman Japrisot n'a été qu'un prétexte puisque, à part le fait qu'il y avait deux filles dont l'une pouvait avoir tué l'autre, tout a été modifié. [3] »

On a parfois reproché à André Cayatte des films peu visuels, un manque d'attention de la forme au profit du fond. Quoi qu'il en soit, Piège pour Cendrillon est certainement son film le plus esthétique avec Œil pour œil (1957) – expérimentation en couleur de Cayatte tournée en VistaVision. Dans Piège pour Cendrillon, il s'entoure du chef-opérateur Armand Thirard (collaborateur de Maurice Tourneur, Anatole Litvak, Henri Verneuil…), qu'il retrouve après trois films tournés ensemble une vingtaine d'années plus tôt : Au Bonheur des dames (1943), Roger la Honte (1946) et Le Dessous des cartes (1948). Le visuel de Piège pour Cendrillon est sombre et torturé – jusqu'à un plan d'escalier vertigineux, en contre-plongée, à la résonance largement hitchcockienne. Cayatte et Thirard réfléchissent à des astuces esthétiques pour distinguer les facettes des personnages interprétés par Dany Carrel. Abandonnant rapidement l'idée de maquillage ou de prothèses – avec peut-être le souvenir du faux-nez pas très convaincant de Michèle Morgan dans Le Miroir à deux faces (1958) – ils optent pour un trucage optique : un prisme qui déformerait légèrement le visage de Dany Carrel, selon qu'elle incarne Do ou Mi. Le film multiplie aussi les plans truqués, pour dédoubler l'actrice, et a recours à des doublures, procédés soigneusement calculés sur le plateau grâce à un retour vidéo – Piège pour Cendrillon serait le premier film français à utiliser cette nouvelle technologie.

En dépit de toute son originalité, Piège pour Cendrillon n'a pas eu le succès critique escompté – seuls quelques journalistes ont loué l'inventivité du film et son côté hitchcockien ou clouzoesque –, ni commercial : à Paris, le film n'est resté que cinq semaines à l'affiche en première exclusivité, sur neuf salles, réunissant 120 572 spectateurs, le score le plus faible de Cayatte depuis Le Dossier noir, sorti dix ans plus tôt. Il n'est passé qu'une unique fois à la télévision, en juin 1973, avant d'être définitivement bloqué par Sébastien Japrisot, qui n'en renouvellait plus les droits. Cayatte, cinéaste de l'injustice, en aura lui-même été victime jusqu'au bout. Mais la redécouverte de sa carrière, avec ses grands et petits films, permet de retrouver un cinéma français au désir d'inventivité constant, où se mêlent messages politiques toujours d'actualité et expériences narratives singulières. Si l'on a eu tous les préjugés du monde sur l'œuvre d'André Cayatte, c'est peut-être car Piège pour Cendrillon demeurait invisible. Au fond, il y avait déjà tout dit, et quand bien même ce serait l'évidence, il faut toujours le rappeler : les apparences sont trompeuses...

Informations, photos, bande-annonce et dossier de presse à retrouver sur :
https://revusetcorriges.com/distribution

[1] François Truffaut, Arts, n°517, 25 mai 1955.
[2] Jean-Baptiste Rossi avait choisi auprès de son éditeur Denoël le pseudonyme et anagramme Sébastien Japrisot pour signer Compartiment Tueurs et Piège pour Cendrillon en 1962, ayant peur de se fourvoyer en s'aventurant dans le roman policier.
[3] Entretien avec le cinéaste dans André Cayatte, Guy Braucourt, éditions Seghers, 1969.

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