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Pierrot le Fou par Gérard Rocher

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Ferdinand Griffon est entré malgré lui dans le milieu bourgeois par son épouse avec laquelle il vit sans grand enthousiasme. Sa vie brusquement bascule lorsqu'il rencontre au cours d'une réception Marianne une amie étudiante, éprise de liberté, qu'il n'avait pas revu depuis cinq ans. Pendant que l'épouse de Ferdinand engage une procédure de divorce, celui-ci décide avec Marianne de partir brusquement à l'aventure afin de fuir une société qu'il ne supporte plus. Ce voyage très mouvementé va les mener vers "la Grande Bleue". Marianne est-elle la petite jeune fille que Ferdinand s'imaginait ?

La liberté est un idéal vers lequel chacune et chacun d'entre nous aspirent. Néanmoins lorsqu'elle s'offre à ce couple vivant très mal une société aseptisée, esclave de la mode, de la publicité, du snobisme ambiant, il s'agit d'exploiter au mieux ce privilège et pour l'exploiter au mieux, il convient d'être à l'unisson. Marianne est une jeune femme à double visage. Son insouciance se traduit par un cocktail de joie de vie et de violence. Son compagnin qu'elle persiste à surnommer malgré lui "Pierrot" vit une autre forme de liberté. La lecture, la philosophie et la nature, tout cela mêlé à une certaine indépendance, le rendent beaucoup plus secret, terre à terre. Il vit dans le symbole de cette couleur bleue qui est pour lui la couleur de la Méditerranée, la couleur de cette liberté à laquelle il est si attaché. Il est bien évident qu'une certaine contradiction plane en permanence sur ce couple en cavale d'autant plus que Marianne connaît du monde à Nice et que ces individus ne sont pas des adeptes de la vie saine et très honnête. La jeune fille ne fait pas de sentiment pour suivre son périple vers le Midi. Ferdinand dit "Pierrot", encouragé par son amie, participe aux attaques en tous genres afin de récolter l'argent et les moyens de transport pour rejoindre leur but.
C'est donc l'histoire de deux anticonformistes lâchés seuls au sein d'une nature bucolique qui ravit l'un mais désole l'autre, ressassant sans cesse son ennui. Néanmoins un attachement amoureux résiste à leurs différences mais pour ces deux êtres qui ne trouvent pas vraiment leur place sur terre, la liberté n'est- elle pas ailleurs?

C'est en 1965 que Jean-Luc Godard réalise, tout au moins tel est mon avis, cette œuvre la plus aboutie et certainement celle qui contribua largement à sa gloire. Ce personnage de Ferdinand correspondait réellement à l'idéologie du réalisateur au travers de ce personnage anticonformiste, philosophe, épris de liberté et indépendant de cette société de consommation qui pointe le bout de son nez.
Le réalisateur va se servir de cette étrange histoire non pas pour en faire un film noir mais une fable. Il va profiter de ses personnages pour faire passer des clichés sur différentes marques à la mode susceptibles d'amener un bien-être artificiel, un physique aseptisé. Il va se servir également de son film pour faire des parallèles avec des peintres tels que Vélasquez, Auguste Renoir et dans le domaine littéraire autant avec les "Pieds Nickelés" qu'avec Jules Verne, Shakespeare ou Stevenson. Il va aller au fond des personnages en mêlant leur rejet de la société bourgeoise sans nous montrer du morbide ou de la violence gratuite sans limite. Il entoure ce contexte d'une vague poétique, d'une cavale bucolique servie par des photos absolument magnifiques. Cela permet une étude très précise des personnages avec leurs différences dans leurs aspirations communes de liberté. Il nous prouve que ce mot sacré n'empêche pas la violence et peut même en être la cause, que ce grand mot n'est pas non plus la preuve d'une parfaite communion, chacun concevant sa propre liberté. En fait la question se pose: peut-on être vraiment libre sur terre ? Jean-Luc Godard semble trouver une réponse très originale à la conclusion de son film." Pierrot le Fou" n'est donc pas le film de violence gratuite tel que l'on pourrait le penser, c'est avant tout la peinture de deux êtres en mal de vivre qui vont essayer d'exister en marge d'un monde qui ne les concerne plus.
Je vais me répéter en jugeant que cette œuvre est à mon goût la plus représentative de Jean-Luc Godard. Qui pouvait mieux servir un tel sujet que Jean-Paul Belmondo et qu'Anna Karina, tous deux époustouflants de naturel et de beauté ? Personnellement ces deux fabuleux acteurs sont très représentatifs de cette désinvolture dont font preuve ces personnages autant dans la violence, dans la joie de vivre que dans la lassitude. Il y a un lien qui va au-delà de l'amour entre eux et cet au-delà s'appelle la liberté sans limite. Je ne peux pas parler de cette œuvre sans oublier la fabuleuse intervention de Raymond Devos dans un genre de sketch aussi désopilant que fataliste.

Cette œuvre est certainement l'une des plus importantes que le cinéma français a connues. Il est certain qu'à l'époque elle suscita beaucoup d'interrogations, d'objections mais aussi beaucoup d'ovations de la part d'une catégorie de public qui se sentait proche des personnages. Il convient de rappeler que nous n'étions pas loin de mai soixante-huit. Les réalisateurs de "la Nouvelle Vague", dont Jean-Luc Godard, commençaient à révolutionner le septième art en tentant d'aborder des sujets de société qui remuaient les consciences dans un sens ou dans l'autre. C'est pourquoi ce film chargé de symboles et de philosophie, ne se démodera jamais car la morale qu'il dégage reste d'actualité.

Ce film a remporté:

  • Prix de la Critique au Festival du Film de Venise en 1965.
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