Jacques et le garçon formidable...

Avis sur Plaire, aimer et courir vite

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PLAIRE, AIMER ET COURIR VITE (17,2) (Christophe Honoré, FRA, 2018, 132min) :

Cette superbe romance en plein été 93, conte la rencontre entre Arthur, jeune étudiant breton de 22 ans et Jacques, un écrivain parisien qui a la garde régulière de son fils qui va se transformer en relation amoureuse furtive sous le sceau du sablier du temps.

Formidable retour en compétition officielle pour Christophe Honoré, onze ans après le délicieux Les Chansons d'amour avec cette fresque amoureuse tragi-comique le temps d'un été sur fond d'années Sida. Un hymne à la vie vibrant comme un écho cousin au remarquable 120 Battements par minute (2017) de Robin Campillo présenté l'année dernière dans la même compétition, et dont on ne peut pas éviter évidemment d'y penser un peu, ne serait-ce que par la période décrite et la contextualisation des thèmes, mais le cinéma est pluriel et Christophe Honoré embellit la pellicule 35mm de façon singulière. Et tellement plus subtile que l'évocation du désir lors d'un été du cinéma de Kechiche et son maladroit Mektoub my love (2018) évoquant la même époque.

Plaire, aimer et courir vite, ce superbe titre ternaire enlevé convoque le spectateur à une promesse de rythme, comme une maxime à prendre la vie à bras le corps. Un adage convoqué d'emblée, par le biais d'une puissante séquence inaugurale générique enthousiasmante, avec son montage cut et son évocation de l'essence godardienne, le réalisateur baigne le spectateur dans une somptueuse photographie bleutée entre nuit et jour apportant ainsi une touche intemporelle d'un raffinement délicieux empreint d'une douceur infinie. Puis la séquence suivante acte l'époque et situe l'épée de Damoclès tragique qui rôde au-dessus des amants réguliers. Un message vocal désespéré laissé au milieu de la nuit sur le répondeur automatique de Jacques informe d'une maladie qui s'empare funestement des corps, c'est Victor un ex contaminé par le V.I.H facteur de développement du SIDA rongeant à pleine dents depuis le début des années 80 qui sonne le glas du tragique sous-jacent à l'histoire et pose la problématique de l'histoire. Peut-on se permettre d'aimer encore alors que la fin s'annonce inéluctablement ? Est-ce raisonnable ? Est-ce moralement juste vis à vis de l'autre ?

Le réalisateur répond à toutes ces interrogations avec une brillante mise en scène élégante et offre une exaltante chronique de vie là où la mort rode, un équilibre subtil entre le tragique terre à terre et l'évasion des corps et des âmes vers le 7ème ciel en attendant le sceau...Le cinéaste filme de manière littéraire, tourne ses plans comme des pages, avec précaution pour ne pas écorner, s'emballe comme un lecteur quand il s'imprègne des maux couchés, fiévreux comme dans un lit avec les mains moites du désir de lire la suite, alors que là Honoré (auteur également de romans en tous genres) nous projette dans le désir de voir. De l'émotion plein l'écran, dans un écrin où les références théâtrales, fantômes littéraires (Bernard-Marie Koltès, Hervé guibert)cinématographiques avec notamment l'épatante scène de drague insolite entre Arthur et Jacques dans un cinéma d'art et d'essai devant "le livre d'images" de la somptueuse palme d'or La Leçon de piano (1993) nous renvoie à notre propre émois personnels. Le film regorge de références comme de subtiles madeleines de Proust, dont la délicieuse playlist musicale convoque le meilleur des groupes indépendants rock des années 1990 avec des morceaux de : Ride, Cocteau Twins, Massive Attack, Prefab Sprout notamment et nous chavire en utilisant judicieusement la mélancolique chanson d'Anne Sylvestre Les gens qui doutent pour souligner avec profondeur les tourments de Jacques.

Cette œuvre romanesque où l'ombre (et même la tombe) de François Truffaut irrigue de façon bienveillante les dialogues très écrits mais jamais pompeux, même si certaines digressions littéraires sont parfois un peu trop longues pour le rythme du film, invite le spectateur à suivre trois portraits d'hommes, comme autant de fragments du réalisateur lui-même. Un film intimiste à l'ampleur universel où la trajectoire des astres entre le soleil de l'insouciance d'Arthur et la lune en fin de vie vont se télescoper pour s'aimer mais en gardant une certaine distance avant l'adieu malgré certaines scènes magnifiques de fusions sous l'étoile bienveillante de Matthieu, vieil ami ou amant journaliste homosexuel attachant habitant juste au-dessus de l'appartement de l'écrivain, veillant sur lui comme un phare dans la nuit. En pleine tempête des années SIDA, le cinéaste nous convie aussi à des escapades nocturnes comme source d'initiation pour Arthur, en nous décrivant avec justesse ces nuits interlopes du désir où les nuits fauves s'enchaînent comme les étreintes où les corps exultent après la chasse, dans ces lieux de drague avec comme seul but le plaisir malgré la pandémie.

Avec subtilité et pudeur Christophe Honoré évite l'attraction désastre et nous offre un enthousiasmant couple de cinéma où la solitude du malade se mélange à la promesse de vie de l'autre, l'un arrive à la fin l'autre débute, deux âmes qui valsent en hésitation pour mieux trouver la cadence avant l'inéluctable. Une chronique d'une ampleur évocatrice étonnante de fluidité qui s'immisce en nous insidieusement pour irriguer nos pores à fleur de maux jusqu'au final d'une intelligence de mise en scène qui finit de nous chavirer, nous laissant avec une furieuse envie de Plaire, d'aimer et de courir vite tant que le temps nous est pas décompté. À rebours nos émotions dans ce film miroir de nos existences, transpercent nos cœurs d'une fureur de vivre sans compter, car le temps est toujours beaucoup trop court pour ceux qui sèment, en route...Entre mélodrame et légèreté, cette magnifique tragi-comédie irrigue notre encéphalogramme entre rires (danse chorégraphique à la Jacques Demy) et larmes laissent aller nos cœurs à plus de 120, pour accompagner le charisme juvénile et épatant du lumineux Vincent Lacoste, aimant du superbe, fragile et grave Pierre Deladonchamps dans une alchimie irradiant l'écran à chaque scène tout comme l'impeccable et touchant Denis Podalydes. Des acteurs lyriques transcendés par l'ambition de cette œuvre éloquente et poignante.

Venez cueillir dès aujourd'hui les roses de la vie, emballez-vous en venant découvrir cette recherche du temps perdu où l'amour n'a que l'autre à l'horizon pour survivre à cette vie déclinée comme une sonate avant l'hiver. Mélancolique. Solaire. Bouleversant. Une ode à la vie tendre et frontale touchée par la grâce qui honore l'amour de façon resplendissante.

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