Cinéma amateur ou cinéma d'amateurs?

Avis sur Play

Avatar Florent Bizouarn
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(Play, Anthony Marciano, comédie romantique, 2019)

Un réalisateur, c'est un être humain comme un autre. Parfois, on fait des erreurs, parfois, on fait des trucs pas trop nuls, en tout cas, on fait ce qu'on peut. Anthony Marciano, c'est pareil. Il a fait "Les Gamins" (2013) avec Alain Chabat, pas trop mal, puis "Les nouvelles aventures de Robin des bois" (2015), et honnêtement on a vu des carrières cinématographiques s'arrêter pour moins que ça. Mais il arrive que la grâce vous touche et que vous ayez une bonne idée ; que vous la suiviez avec de bonnes intentions, et même si ce n'est pas parfait, vous en sortez quelque chose de correct. Ici, il nous propose un « feel-good  movie » sans prétention, qui s'apprécie tout à fait.

Play, c'est l'histoire de Max (Max Boublil) et de sa bande copains du début des années 90 à nos jours. La particularité de ce film, c'est que nous suivons ces péripéties par le prisme du caméscope de Max, offert par ses parents pour ses 13 ans. John Mc Tiernan en herbe, Sam Raimi naissant, il met en scène ses amis, sa famille et lui-même dans des parodies de scènes d'actions, d'horreur, tous les genres qui fascinent la jeunesse de son époque. Il devient celui qui est la mémoire de son entourage, il enregistre la petite histoire sur « la grande » (tout est relatif.) : les délires entre amis, les rencontres, les amours, les premières vacances, mais aussi les fêtes de la musique, la coupe du monde 98, le passage à l'an 2000. Bien sûr, ces cassettes tracent l'histoire de Max, dont on a parfois l'impression qu'il est trop spectateur ou un simple témoin, ce qui est étrange puisqu'il cherche à devenir comédien, mais le nœud du film réside dans cette volonté de vouloir revisionner tous ces moments dans le cadre d'une quête qui doit à l'aider à faire le point sur sa vie arrivée à l'âge de 40 ans.

Ainsi, vous le voyez, l'histoire est humble, ne montre rien d'extraordinaire, mais elle offre des pistes de réflexions sur ce qu'est le cinéma amateur ou pourquoi est-ce que l'on en arrive à filmer. 
Comme dit Bourdieu dans sa réflexion sur la photographie, celui qui prend la photo est celui qui incarne la déviance, celui qui est un peu à l'écart du reste de son groupe, il est « hors-champ ». Ainsi, un peu en retrait, ne trouvant pas sa place, il devient celui qui organise l'espace dans son cadre. Comme il ne peut accéder à la norme, c'est lui qui va fixer ses propres normes dans sa temporalité à lui, celle de la cassette vidéo. C'est pour cela que le personnage de Max a besoin de revoir ses films parce que sorti de cela, il ne comprend plus le monde qui l'entoure et éprouve la nécessité de revenir dans ce temps qui lui appartient pour comprendre ce qui lui arrive et ce n'est qu'à cette condition qu'il arrive à remettre de l'ordre dans sa vie.
Ainsi, Max fixe la mémoire de la famille, c'est lui qui donne le ton des anecdotes qui commencent par « Et, tu te souviens de» la formule magique de toute les familles. Souvent ces anecdotes se réveillent après avoir vu une photo ou un film, mais le souvenir sera comme distordu et va correspondre aux codes mis en places par tantôt la bobine ou la cassette. On va confier à ces objets une valeur objective, ce sont celles qui « disent le vrai », or ce n'est pas le cas tout cela est hautement subjectif, car faire le choix d'un cadre, d'une image ou d'une autre, c'est aussi écarter autant de possibilités et ainsi tordre la réalité. Et ça Play le montre bien, car à des moments, il se passe des choses, mais celles-ci sont incomplètes et parfois on ne les comprend que plus tard ou on ne les comprend pas, car l'objectif ne s'est pas posé sur ces éléments. Ainsi, le spectateur se trouve comme le petit-fils qui trouverait des vieux films de famille chez ses grands-parents et dont il n'aurait pas toutes les clés de compréhension.

Ce film est aussi, le témoin de l'appropriation définitive par la classe moyenne de l'objet filmant. Si à partir de la caméra super 8 dans les années 60 un large public à pu voir arriver les caméras dans les familles, le coût de la bobine et du matériel était la dernière limite à une plus large diffusion. Le caméscope et la cassette permettent la démocratisation totale du film de famille. Autrefois, passion bourgeoise pour gens fortunés, elle devient un élément de base de la famille moyenne, inscrivant par la même tous les « tontons Jean-Claude » au rang de  « C'est tonton Jean-Claude qui va filmer le mariage » (ou autre événement familial, sauf obsèques évidemment, encore que ça permettrait d'avoir deux fois mamie dans la boîte.).

Ainsi, Play, film gentil, se regarde sans en attendre grand-chose si ce n'est de voir un divertissement sympathique et agréable. Certains, y trouveront des vestiges de leur jeunesse, événementielles, factuelles ou musicales. Play nous montre comment naît l'amour des bricoleurs de la bobine pour un art si complexe: montrer ce que l'on perçoit.

Signé Sarrus Jr.

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