Je m’en allais très loin dans ma Dodge crevée…

Avis sur Point limite zéro

Avatar Sergent Pepper
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L’ivresse procurée par la vitesse aura rarement trouvé une expression plus forte et juste que dans ce fabuleux road movie libertaire.
L’intrigue est aussi linéaire que le bitume qui tranche à perte de vue les territoires arides du Nevada à la Californie. Point Limite Zéro est un pur élan, une fuite en avant occasionnant, par petites touches parcellaires, une construction kaléidoscopique. D’abord, celle du passé de l’homme au volant du bolide. Sans jamais verser dans le didactisme, les brefs flashbacks proposent une radiographie de l’Amérique traumatisée des 70’s : vétéran du Vietnam, viré de la police pour en avoir dénoncé la corruption, veuf prématuré, Kowalski, l’homme sans prénom, est dénué de toute attache et de tout repère.
Reste la route, un cocktail de speed motorisé et amphétaminé, les rares arrêts dans une course qui donnent à voir les différents rebuts vomis par la civilisation et terrés dans désert. Fanatiques, chasseurs de serpents, homos braqueurs, hippies croisent l’étoile filante et sans qu’il soit nécessaire de lui parler, délivrent des lambeaux d’une Amérique en quête de sens et dépourvue d’unité.
Dans sa course, Kowalski s’initie au délestage. Son programme est simple : un refus avec le sourire. Celui du contrôle de police donne lieu à une traque aussi mouvementée que légère : magnifiée par une B.O d’anthologie, la course folle flotte au-dessus des bassesses d’une civilisation moribonde et revisite avec grâce la fugue rimbaldienne.
Face à lui, le monde qui l’attend, qui suit sa course, entre amusement et barricade dressée en comité d’accueil. Inoubliable, la séquence d’ouverture oppose l’espace fendu par le bolide et l’organisation de son arrêt, deux bulldozers en oblique sur une route, ne laissant du point de fuite qu’une mince parcelle entre deux lames métalliques.
De même que ce rôle de paria renvoie à bien des Lumet (avec un petit passé à la Serpico) l’attente des spectateurs annonce fortement le Dog Day Afternoon : on se presse, on soutient l’électron libre, petite comète divertissante. La très belle idée du DJ Super Soul, aveugle et noir comme guide, depuis sa station de radio, du chauffard complète le tableau de l’Amérique malade à travers une séquence de lynchage aussi abrupte qu’efficace.
Le mouvement, assorti de superbes paysages brulés d’une aube permanente, est finalement l’unique propos du film. Profondément cinématographique, incontrôlable, volontairement incontrôlé, il est aussi celui de l’émotion.

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