Première publication : 06/08/2020.


Contexte : si j'en crois mes données personnelles, cela fait plus de 6 ans que je procrastine au sujet de Requiem pour un massacre... La poussière numérique n'existe pas, heureusement. Le tiroir dans lequel il était rangé est bien connu : c'est celui des œuvres qui jouissent d'une grande renommée, à la réputation de chef-d'œuvre, dont on repousse le visionnage car on est un peu intimidé, par peur d'être déçu, ou dans le but d'attendre le fameux "bon moment" qui ne vient jamais.


Au cours de tout ce temps, de nombreuses réserves sont parvenues à mes oreilles et je les trouve globalement justifiées : Elem Klimov n'est pas du genre à faire dans la dentelle, chose qu'on ne reprocherait pas à d'autres cinéastes de propagande soviétique (même si lui arrive longtemps après la bataille, tout de même), et son film comporte beaucoup, mais vraiment BEAUCOUP de passages superflus et excessifs, du genre de ceux qui sont aussi facilement identifiables qu'évitables dans le registre de la Seconde Guerre mondiale. L'horreur de la guerre se suffit à elle seule, et il apparaît comme lourd et démesurément insistant d'appuyer autant sur sa composante nazie dans le dernier temps — surtout en 1985 serait-on tenté de préciser. Reste que dans le paysage particulièrement éprouvant et effroyable de ces campagnes dévastées, l'horreur nazie constitue la petite goutte en plus faisant déborder le vase déjà bien fourni en matière d'atrocités. Un mal qui n'était vraiment pas nécessaire — et Klimov parvient très bien, pendant un moment, à montrer les conséquences des exactions nazies sans se focaliser symboliquement sur les abominables monstres nazis à proprement parler. L'image de cette femme SS qui déguste une langoustine devant l'église en train d'être incendiée, par exemple, n'apparaît pas comme fondamentalement incontournable. Dans la même logique, l'insertion d'images documentaires en noir et blanc dans la toute dernière ligne droite du film, ainsi que la remontée du temps jusqu'à l'enfance d'Hitler (pour en conclure : on ne tue pas les enfants, quand bien même ce seraient des dictateurs en puissance ou en devenir), est proche de la faute de goût éliminatoire. Vraiment, Requiem pour un massacre n'avait pas besoin de cet électrochoc-là, étant données les deux heures qui avaient précédé...


Cela étant dit et mis de côté. La volonté avouée de Elem Klimov, qui raconte ici de manière presque autobiographique une partie de son enfance, l'a sans doute poussé à tirer le réalisme jusque dans ses derniers retranchements. La vache est réellement morte pendant le tournage, et pour cause : ce sont de vraies balles qui sont tirées, il y aura de vrais obus, et l'enfant manquera de se noyer dans les marécages. Ce contexte témoigne sans doute une difficile prise de distance avec la réalité de cet épisode peu enjoué de l'histoire, comme le rappelle (encore une fois un peu lourdement) le dernier carton du film : 628 bourgades de Biélorussie furent détruites par le feu avec tous leurs habitants. Mais il est en outre générateur de plans-séquence en lumière naturelle et en steadicam (étonnant contraste formel avec le 4/3) d'une impressionnante puissance immersive, de l'ordre de celle qui donne le vertige.


C'est dans cette direction-là que la filiation avec l'œuvre de Tarkovski se fait la plus évidente : dans la première partie notamment, essentiellement en forêt, dans une tonalité lyrique très forte, Klimov pose un regard panthéiste sur cet environnement naturel condamné à la destruction. Le bois, l'eau, la brume, puis la boue, le sang, le feu, les cendres : le formalisme soviétique avant la barbarie humaine est bien présent. C'est d'ailleurs jusqu'au déclenchement des bombardements sur le camp des partisans que l'enfant interprété par Alexeï Kravtchenko conservera une part de sobriété émotionnelle. À partir de ce moment, les gros plans sur son visage outré (comme hérités du cinéma muet) vont se faire de plus en plus réguliers, comme le recours à la demi-bonnette, jusqu'à en devenir caricatural, dans le but ostentatoire de nous montrer l'évolution de ses traits très marqués. L'effet est très réussi, sans doute un peu moins d'insistance dans cette captation de l'effroi aurait été bienvenu... Tous ces éléments en font une sorte de L'Enfance d'Ivan particulièrement violent, composé comme un film d'horreur. Klimov ne voulait pas qu'on sorte indemne de cette épopée, cela paraît évident.


On peut tout de même regretter cette recherche effrontée de l'épuisement physique et moral. Nous faire ressentir la dimension éprouvante de cette condition, mission réussie. Reste que la brutalité qui ne s'embarrasse pas vraiment de nuance dans la seconde partie a tendance à alourdir la démarche et à atténuer la puissance incroyable de son formalisme ainsi que la portée de ses envolées lyriques — qui ont autant l'odeur de la pluie en forêt que des cendres de décombres calcinées.


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Deuxième publication : 12/03/2025.


Cette fois-ci, toute la gêne qui était restée tapie dans l'arrière-plan au premier visionnage a occupé presque l'intégralité du champ, faisant de ce moment quelque chose de pénible et assommant. J'ai l'impression que lors de la découverte, l'ambiance générale avait focalisé tout mon regard, et les arguments sont nombreux en termes de sonorisation (crépitements, cris, bruits), de photographie (le travail sur les lumières et les couleurs), de mouvements (la caméra toujours fluide), de matières (boue, bois, feu, eau, brume). Mais à la redécouverte, c'est comme si j'étais devenu largement insensible à cela, pour me laisser nez à nez avec les énormes sabots de Klimov qui nous raconte à quel point la guerre est sale et les nazis monstrueux.


Ce qui m'a frappé cette fois-ci, c'est comment le positionnement (le film se place à hauteur d'enfant) semble justifier un peu trop rapidement les plus grands raccourcis et les plus grandes outrances, comme si un regard d'enfant permettait à peu près n'importe quel excès, comme si on était obligé d'adopter sa vision manichéenne et grossière des horreurs dont il est témoin. C'est en tous cas un parti pris que je trouve discutable.


Et puis les gros plans sur le visage de Florya (pour montrer l'évolution express de ses traits), par leur récurrence indigeste, emprisonne le film dans une lourdeur vraiment pénible, comme si montrer le contrechamp de l'horreur vaccinait automatiquement contre les excès de cet effroi martelé... On sent quelque part que c'est un film qui recherche le choc, et manifestement je recherche encore moins ce genre de cinéma aujourd'hui. Et puis les dernières minutes en mode images documentaires montées en sens inverse pour revenir à bébé Hitler sur lequel Florya n'ose pas tirer, c'est complètement à côté de la plaque à mon sens. Peut-être que le contexte des années 80 permettait d'apprécier le film différemment.


L'expérimentation formaliste du cinéma soviétique est toujours visible cela dit, même si tous les effets ne sont pas réussis (demi-bonnettes = échec). En fait, tant qu'on n'est pas dans la constatation frontale de la violence (meurtre, torture, viol, etc.) le film se tient : les forêts, les marécages, les champs, les villages. Idem pour l'habillage musical : tant qu'on se tient loin de Mozart et de Wagner, tout va bien. Quelques touches surréalistes et symboliques passent bien. Mais vraiment ces intentions sont noyées par l'anéantissement au bazooka de toute forme de subtilité.


http://je-mattarde.com/index.php?post/Requiem-pour-un-massacre-de-Elem-Klimov-1985

Créée

le 6 août 2020

Modifiée

le 12 mars 2025

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Morrinson

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