No puedo, estoy muerto

Avis sur Roma

Avatar Noémie Spor
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Il y a différentes façons de raconter des histoires. Il y a différentes façons de les transcrire à l’écran. Il y a la façon vue et revue, la plus originale, celle qui touche, celle qui secoue. Puis il y a celle de Cuarón. Roma est l’histoire racontée de la façon la plus puissante et poétique jamais montrée en cinéma (oui, pas d’exagération ici). Roma montre la vie telle qu’elle est et était, les évènements dans leurs tragédies, les coeurs ancrés dans les poitrines.

Tout d’abord et en plus d’un risque créatif, Cuarón a pris avec Roma un risque politique en représentant pour l’une des premières fois les évènements d’Octobre 1968 et le massacre de centaines de personnes lors de la révolte étudiante dans le quartier Tlatelolco à Mexico City. Roma a toujours été destiné à Netflix, mais ça explique en partie pourquoi le film est seulement montré dans une cinquantaine de cinémas dans le pays en question.
Bref, les shwanzies de Cannes sont bien deg parce qu’ils ont manqué un chef d’oeuvre. Expliquons pourquoi.

Ecrit, réalisé, filmé et co-monté (!) par Cuarón, Roma est un chef d’oeuvre comme on en voit trop peu. C’est le mélange d’une écriture poussée et travaillée, d’une équipe de tournage sans faille, d’une cinématographie incroyable et d’un montage qui coule comme une rivière. Roma est un film jamais vu.

Après des mois de casting pour lequel les équipes responsables ont retourné le Mexique à la recherche de leur Cleo, des centaines de possibilités triées et seulement une poignée de personnes sélectionnées pour rencontrer Cuarón, c’est Yalitza Aparicio qui, en passant la porte des callbacks, a été immédiatement choisie par le réalisateur, qui a tout de suite vu en elle la femme à tout faire qui l’avait élevé.
Composé presqu’exclusivement de non-acteurs (seule la mère de famille est jouée par une actrice professionnelle), le cast montre que trop souvent les meilleurs acteurs ignorent leurs talents et restent dans l’ombre.

Roma est filmé avec une finesse trop rare. Savoir tenir un plan jusqu’à retenir le souffle de l’audience est un talent que Cuarón a masterisé dans Roma. Rien n’est monté dans un sens puis dans l’autre, pas de reverse shots ou de plans rapprochés. Roma dévoile l’ensemble de l’histoire. Quel risque pris par Cuarón de filmer directement en noir et blanc, surtout puisque Cuarón filmait sur pellicule 65mm et non digital, qui, bien que ça ajoute un beau grain et une texture, ne rend pas les choses faciles pour les monteurs. Aujourd’hui ce qui est visionné en noir et blanc a été filmé en couleurs puis changé en post-production, pourtant Cuarón s’est fié à sa vision et est passé par l’étape cruciale de l’éclairage adapté au manque de couleurs. En tant que cinématographe, c’était à lui d’illuminer Roma en conséquences, ce qu’il réussi avec précision et relève d’un art jusqu’ici inconnu.
Les plans séquences à plus de 360° en tracking sur les personnages, en particulier Cleo, sont incroyables. Pas besoin de s’approcher, tout ce qui est à voir est montré dans une longue profondeur de champ. A cela s’ajoute le montage qui fait voler le film d’un léger qui est parfois apaisant, et parfois d’une tension absolument insupportable pour l’audience qui s’agrippe à son siège et se prépare au pire.

Alors si vous pouvez, allez voir Roma au cinéma plutôt que sur votre télé ou ordinateur, pour le son, l'image, et tout le reste.

Cuarón l’a dit lui même: il n’aurait jamais pu faire Roma plus tôt, car il n’aurait pas été prêt, et n’aurait pas été un cinéaste assez aguerri pour affronter un tel projet. C’est seulement quand il s’est senti prêt qu’il a lancé la pré-production, et a forcé son équipe à n’utiliser qu’en grande partie des lieux de tournage réels et non pas des décors, et qu’il a tout fait pour recréer le Mexico dans lequel il avait grandi. C’est avec ce degré de maturité et d’expérience que le réalisateur a pu se donner coeur et âme à Roma, et c’est pour cela que nous, spectateurs, qui que nous soyons, et quel que soit ce qu’on a vécu, somme touchés comme si nous y étions. C’est pour ça que pour la première fois, j’ai entendue une salle entière sangloter dans l’obscurité. Parce que c’est beau, c’est fin, c’est drôle, c’est terrible, c’est déchirant. Car Roma, c’est nos vies tout comme celle de Cuarón.

(pour ceux que ça intéresse.. En parlant du film, je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas de bande originale. Et c’est là que je conseille à tout le monde de voir Roma au cinéma: il n’y a pas de musique car le film n’en a pas besoin. Ayant fait un documentaire sur le son dans les films, je n’ai jamais entendu un montage son aussi bien fait. Le 7.1 surround est si précis qu’il m’est arrivé à plusieurs reprises de me retourner pour voir ce qu’il se passait. Bref, j'ai rien à redire.)

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