Les Enfants maudits de l'Amérique.

Avis sur Rosemary's Baby

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Rosemary’s Baby, c’est un modèle d'angoisse contemporaine qui va inspirer des films comme l'Exorciste ou la Malédiction, ou plus récemment des hommages maladroits comme Mother ou Hérédité. Mais c’est surtout un énorme réseau de spéculations enrichit par un contexte qui fait corps avec son sujet. Un film de son temps, un morceau d'histoire qui dépasse son auteur et son statut.
Ce réseau spéculatif bien connu, dans lequel le film est imbriqué, c’est d’abord l’histoire triangulaire qui lit Charles Manson, John Lennon, et Polanski. Vous connaissez l’histoire : Manson, fan de Lennon, tue la femme enceinte de Polanski chez elle à Cielo Drive, en prétextant un meurtre dicté de manière subliminale par le white album des Beatles. Onze ans plus tard Lennon meurt assassiné devant l’immeuble où Polanski tourna son film.

Coïncidences dramatiques dans lequel le film tiendra la place d’œuvre maudite. Mais le plus étrange est qu’à l’analyse, le film raconte exactement la même chose, la face satanique des années 60, l’époque ébranlée dans ses convictions. Comme si le film était et racontait tout à la fois son propre mythe.Mais plus encore, le film aborde en transparence l’envers du décor des années 60.
L’envers du décor, c’est que Lennon était farouchement opposé au christianisme, mais néanmoins adepte du bagism, de la méditation transcendantale et des enseignements spirituels de Maharishi Mahesh Yogi. C’est aussi le séisme politique, moral et culturel qu’a été la mort de Kennedy quelques années plus tôt. Auquel on a reproché, entre autres, d'être ouvertement catholique. Une époque où le matérialisme, le cartésianisme et la religion se confrontaient violemment.
Le film met en image ce bouillon moral.Par exemple, à 40 minutes de film, Rosemary est droguée par son mari pour les besoins d'une cérémonie de sabbat. Elle fait un étrange rêve dans lequel elle mélange réalité et symbolisme. Dans cette séquence psychédélique, plusieurs personnages s'articulent autour d'un bateau où seuls les catholiques peuvent embarquer. On y retrouve des personnages de l'intrigue, des souvenirs de Rosemary, des mannequins en maillot de bain et des clichés de l'élite progressistes new age tendances du moment, une sorte d'arche de Noé de la modernité avec comme invités des sosies du couple Kennedy.

Plus tard dans le film, on aperçoit la couverture du Time datant du 8 avril 1966 et titrant le désormais célèbre " Is God Dead ?" Peut-être peut-on y voir une métaphore d'une Amérique voguant sur l'océande l'incertitude ?

En 1977 à Los Angeles dans la vallée de San Fernando reliée par l'autoroute à des rue aussi mythiques et énigmatiques que Ventura Boulevard et Mullholand drive sur les hauteurs de Woodland Hills dans la
propriété de Jack Nicholson, Polanski drogue et viole la jeune Samantha Geimer à peine âgée de treize ans
pendant une séance photo organisée par Vogue. L'affaire judiciaire riche en rebondissements amène le réalisateur jusqu'à son extradition des États-Unis. Le film le Locataire, dernier volet de la trilogie des
appartements maudits sortie en 1976 , préfigure déjà cette extradition de manière allégorique, mais c'est surtout la séquence de viol de Rosemary's baby qui peut sembler presque annonciatrice de l'affaire Geimer, on peut y voir comme une préméditation latente des faits, et une prise de conscience refoulée du réalisateur de ses propres démons intérieurs qui luttent dans son cerveau malade, où l'innocente Geimer devient Rosemary, Polanski le diable et l'enfant, le résultat de cette Amérique damnée.Une façon d'exorciser le mal par le cinéma, comme Friedrich Wilhelm Murnau qui, 40 ans plus tôt, avec Tabou, dernier grand film de l'âge d'or du muet tourné en Polynésie, en filmant une relation interdite, mettait littéralement en scène ses péchés, après avoir abusé sexuellement, lui et son équipe de tournage, de plusieurs filles taboux (réservées aux dieux) présentes sur le plateau.
Un réalisateur qui comme Polanski aurait pactisé avec le Diable en réalisant Faust et aurait été maudit par un Sorcier suite à ses exactions.

Au-delà de ces lectures politiques et ésotériques , on trouvera bien sûr un autre intérêt au film qui interroge presque toujours, et souvent par hasard, la frontière entre la réalité et la fiction.Rosemary’s Baby alimente un discours complotiste, en adéquation avec son époque, et ce bien avant les thrillers politiques de Pakula. Il produit une sensation de claustrophobie, en questionnant sans cesse le point de vue de son héroïne et la perception du spectateur. Est-elle folle ? Ses voisins le sont-ils ? Ou est-ce tout le pays qui est devenu fou ? Ces interrogations transforment le film en une sorte de bodysnatcher schizophrène. Peut-on faire confiance aux êtres qui nous entourent, même les plus proches ? Il construit aussi une critique acerbe des institutions, de cet ennemi intérieur caché dans les plus hautes sphères de la société bourgeoise. Le sujet est d'ailleurs un motif récurent chez Ira Levin (auteur du livre) comme avec ses familles de nazis parfaitement et secrètement intégrées dans "The Boys From Brazil".

Bien sûr, le film fonctionne aussi sans qu’on ait besoin d’invoquer la mythologie qui l’entoure. Il tient son véritable intérêt dans sa façon de jouer la paranoïa. Il n'y a rien de plus effrayant au cinéma que le doute. Le film tire ses leçons des grands maîtres. On pense à Soupçons de Hitchcock, ou encore à la septième victime de Mark Robson. La nature double du film et ses différentes interprétations, peuvent être aussi ressenti par la BO, cette étrange berceuse qui ouvre et clôt le film, à la fois rassurante et glaciale, touchante mais artificielle. Il en résulte un film perturbant de la première à la dernière image, un film presque rose bonbon, en technicolor, typique des années 60 mais au réalisme social déstabilisant qui dénote complètement et procure cette sensation de malaise permanent.

Le personnage de Cassavetes est peut-être le plus représentatif de cette duplicité, l'acteur est dans la vraie vie Le grand réalisateur intello et adulé du cinéma indépendant de la fin des années 50, qui en jouant dans le film de Polanski revient à une période de films plus commerciaux, un parallèle ironique mais perturbant avec son personnage d'acteur raté qui va vendre son âme pout réussir dans la profession.

Pour ce qui est de la fin. Elle reste pour moi l'une des plus belles de l'histoire du cinéma (pas loin de Chinatown). Cette caméra presque subjective et cette révélation finale surréaliste font s'écrouler tout un univers. Ce dernier plan pose beaucoup de questions. Est-ce l'histoire d'une femme forte, d'une mère qui triomphe du mal ? Où en réalité d'un monde naissant (l'an 01), en pleins balbutiements, qui se cherche (comme celui des années 60) qui digère, conditionne et manipule ses individus ?

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