Qu'ont-ils fait de son talent ?

Avis sur Sous le ciel de Provence

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Les productions franco-italiennes forment presque un genre en soi, et pas toujours des plus heureux. Il faut d’abord supporter d’entendre doublés, au choix ou non, les Français par des Italiens ou les Italiens par des Français. Quand Delon est de la partie, on choisit la version italienne de toute évidence, quand c’est Fernandel, difficile de ne pas céder à la langue de Pagnol. Entre parenthèses, et ce n’est pas pour faire mon ritaliste, mais quand les Italiens doublent, ils ne donnent pas aux acteurs français des accents franchouillards ridicules, tandis que Totò ou Sordi ont systématiquement des voix d’Aldo Maccione castré, ce qui est très pénible. Blier, souvent transalpin, est par exemple admirablement doublé, avec un accent italien tout à fait normal mais néanmoins son rythme et son élocution atypiques qui sont respectés. Basta.

En plus d’être bâtard dans sa distribution, ce film l’est aussi dans son scénario, puisqu’il débute par une longue introduction de ton comique, une demi-heure environ, un peu plus à mon avis, trop en tout cas, avant une deuxième partie clairement plus dramatique. Pourquoi pas, ça donne le Borghese piccolo, par exemple, ça peut très bien marcher, sauf qu’il faut que les deux parties soient au moins d’à peu près égale qualité et qu’on soit ému autant à la fin qu’on a ri au début.

Or la première partie est catastrophique. Après avoir présenté le personnage de Fernandel comme un mari rabroué systématiquement par sa femme mais aimant ses deux enfants, on le voit rejoindre son travail, par le train, puisqu’il est voyageur de commerce. Il y retrouve son ami Andrex, on aurait pu profiter de la co-production pour mettre le premier Milanais qui passait, mais passons, et fait surtout la connaissance d’une jolie jeune femme, que je pensais avoir vue tâter de la virilité de Jean Marais dans un cape et épée de lointaine mémoire, et puis non, je l’ai vu dans Tu es mon fils, rien à voir. Les dialogues n’ont aucun autre intérêt que d’augmenter la durée du film, mais le pire reste à venir.

Par des péripéties hautes en rebondissement, Fernandel est éjecté du train, doit en prendre un autre, mince, pas de train, alors il prendra le car, mince, pas de car, ah et puis en fait si. Le car ne part pas, parce que Sordi doit faire son numéro, sauf que personne ne le lui a écrit, ce qui ne donne rien, évidemment au fond du car il y a la très jolie jeune femme du début, oh-bah-ça-ça-tombe-bien-alors, et elle est triste, alors Fernandel la console, mais pas trop, sinon il faudrait écrire des dialogues, et, bon, la flemme. Sordi picole au volant, il faut bien qu’il s’occupe puisque Sonego n’est pas au scénario, et là c’est le drame, enfin pas trop non plus, il évite des moutons, le car est embourbé, que d'émotions. Alberto en profite pour partir, pas seulement du car, du film.

On s’ennuie ferme, on est même un peu consterné, et madame s’est endormie en disant qu’elle en avait marre de mes films de troisième zone. C’est dommage, car c’est à partir de maintenant que ça devient intéressant, après encore, néanmoins, une scène gênante. La vraiment très jolie jeune femme explique à notre Fernand qu’elle est enceinte, que le père a préféré d’autres activités qu’élever le petit machin qui ne va pas tarder à brailler, qu’elle rentre chez elle, mais que chez elle ce sont de bons gros tarés de sudistes, et que son père va la virer à coup de pied là où nous plutôt on… pardon. On se demande quand même rapidement pourquoi elle rentre, du coup, on serait plutôt parti dans l’autre sens nous, mais enfin quand elle demande à Fernandel de se présenter comme son mari, dans la mesure où il a tout de même l’âge d’être son arrière-grand-mère, on est trop occupé à se demander comment les scénaristes vont rendre tout ça crédible pour se demander si vraiment ça peut l’être.

C’est drôle d’ailleurs cet acharnement contre les sudistes des Italiens, ils ont tellement l’habitude de taper sur les Siciliens, que même quand ils font un film dans le sud de la France, il faut que les locaux soient des dégénérés. Une fois que notre couple aussi factice qu’improbable arrive dans la famille, le film devient plus que regardable, Fosco Giachetti est un père tyrannique impeccable, Tina Pica, la Pauline Carton napolitaine, est toujours agréable à voir jouer, même doublée (mieux que les autres il est vrai), et il y a même Renato Salvatori, que j’aime bien, en vrai, mais dont j’admets volontiers qu'il n'est pas plus mal silencieux (à lui ils ne lui ont vraiment rien écrit, du tout, du tout).

Je ne raconte pas la suite, puisqu’il n’y a qu’elle d’intéressante, vous pouvez commencer le film là d’ailleurs, vous passerez trois quarts d’heures agréables, les couleurs sont bien belles, la Provence aussi, il y a de la tendresse rentrée et de l’honneur bafoué, du classique mais du solide.

Il y a surtout Fernandel, qui n’est pas loin, si on regarde bien, d’être l’acteur le plus épatant qui soit. Mais il n’a vraiment pas une filmographie à la hauteur de son génie. Il a d’excellents films à son actif, mais aucun chef-d’œuvre, même ses Pagnol, formidables, ne sont quand même pas les meilleurs de l’auteur, les Duvivier sont très bons, mais même remarque que pour le précédent, François Ier me fait rire, je n’y peux rien, Fric-Frac aussi, dans un autre genre, Meurtres a le mérite de montrer clairement la largeur de son talent, mais on le savait déjà, enfin de très bons films, donc, mais rien de vraiment imparable, qu’on peut présenter pour faire taire définitivement ceux qui ne le voient que comme un guignol ringard. Après, il reste la tarte dans la gueule, mais bon, on préfèrerait quand même un Renoir.

Toujours est-il que s’il se demande comme nous ce qu’il fait dans la première partie, il est dans la seconde absolument parfait, de gêne, il le sait bien lui qu’il est plus vieux que le père de la vraiment très très jolie jeune femme, de sollicitude, de compassion, de tristesse aussi, devant ce que sa vie aurait pu être, devant ce que la vie de la petite est, devant le fait que les rôles à jouer dans leur vraie vie sont finalement moins beaux que ceux qu’ils ont, peu de temps, jouer. Et rien que pour lui on mettrait bien un point de plus à ce film, mais il paraît que c’est le remake d’un autre de bien meilleure tenue, avec d’ailleurs une vielle connaissance de Don Camillo, on attendra plutôt de voir celui-ci.

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