La profondeur de la superficialité

Avis sur The Neon Demon

Avatar Venceslas F.
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Cette critique spoile le film The Neon Demon.

Nicolas Winding Refn est connu pour des films traitant de la masculinité, sous couvert d’une sublimation de la violence, et en cela The Neon Demon est peut-être le film le plus à part dans sa filmographie. Le réalisateur possède un style unique, visuellement et narrativement – usant souvent de la symbolique pour faire avancer son récit – et ce depuis Bronson, qui représente le moment où il a décidé de faire des films pour lui et non pour les autres, de faire les films qu’il voulait voir et non que le public voulait voir. Depuis, ses films ne cessent de diviser, que ce soit chez les critiques ou les spectateurs. On pourrait facilement faire une analogie entre les réactions polarisantes que suscite The Neon Demon et sa fin. Dans celle-ci, une mannequin, incapable de supporter la chair qu’elle a avalé, régurgite un œil, alors qu’une autre mannequin, subjuguée par ce spectrale, dévore sans hésitation l’œil recraché par la première.

The Neon Demon est une idée qui a germé pendant longtemps dans la tête du réalisateur danois. Elle a néanmoins pris une forme plus concrète quand Refn s’est rendu compte que le monde dans lequel évolue sa fille est un monde où la beauté est un facteur qui domine tellement la vie des jeunes filles que s’en est un film d'horreur. The Neon Demon ne traite donc pas du monde de la mode. Ce dernier n’est qu’un point d’ancrage pour développer un thème plus large, la beauté, dans toute sa splendeur comme dans toute son horreur. Le thème de la beauté peut paraître superficiel et Nicolas Winding Refn en est conscient mais selon lui ce thème est aussi complexe par rapport à la relation qu’on a avec la beauté et le tabou qu’elle représente dans la société d’aujourd’hui. Il est important de noter que cette dissection de la beauté se veut d’un point de vue non critique. Refn cherche à créer une réaction, une expérience marquante et dérangeante, à être une singularité dans le paysage cinématographique moderne, et non à savoir si la beauté est quelque chose de bon ou de mauvais. Avec The Neon Demon, il cherche à faire un film d’horreur pour adolescente qui serait outrancier, coloré et vulgaire selon ses propres dires.

C’est pour cela que le point de départ, le pitch, de The Neon Demon est si simpliste. Il ne faut cependant pas faire d’amalgame entre simplicité et fainéantise. Le film est tourné dans l’ordre chronologique des scènes pour permettre aux acteurs de mieux camper leurs rôles, mais aussi car cela permet une plus grande liberté dans la création, au point que la fin du film a été modifiée au milieu du tournage. Néanmoins, ce tournage dans l’ordre chronologique implique de revenir plusieurs fois sur un même lieu, ce qui augmente drastiquement les coûts de production. Pour coller au mieux à la réalité, Nicolas Winding Refn s’entoure de deux femmes pour écrire les dialogues. Il engage Abbey Lee, une mannequin professionnelle, pour jouer le rôle de Sarah et Elle Fanning – que je ne vais que mentionner ici sinon je ne finirais jamais ma critique – que Refn considère née pour incarner le rôle de Jesse et qui est, toujours selon le réalisateur, le Neon Demon.

Nicolas Winding Refn fait parti de ces réalisateurs vouant un culte à l’esthétisme, le sujet de la beauté est donc bien trouvé pour lui. Ses plans sont tous magnifiques, d’une précision technique et d’une démesure monstre. Il joue sur des plans symétriques, colorés et hautement sophistiqués pour un rendu splendide à chaque instant. Certains reprochent à The Neon Demon de ressembler à une pub de parfum mais c’est tout le but. Tel un Stanley Kubrick et les tableaux du XVIIIe inspirant les images de Barry Lyndon, Nicolas Winding Refn met l’esthétique de son film en accord avec le sujet qu’il traite. Les plans ressemblent à des photographies de magazines, la lumière est souvent tape-à-l’œil et les cadres hautement travaillés pour faire ressortir cette esthétique glamour et idéalisée de Los Angeles, qu’on pouvait déjà voir dans Drive et dont on peut d’ailleurs retrouver une référence directe dans The Neon Demon avec ce plan.

En revanche, la glamourisation de la ville de Los Angeles ne durera pas et sera vite transformée en une atmosphère macabre et toujours plus surréaliste. On passe de la cité des rêves à celle des cauchemars, à la manière d’un Suspiria, ce qui est magnifiquement appuyé par la musique de Cliff Martinez. Elle aussi a un côté volontairement publicitaire, factice, ce qui se ressent surtout par l’utilisation que Refn en fait, en la synchronisant souvent avec les images, pour démarrer une nouvelle scène par exemple. Dans The Neon Demon, c’est la musique qui donne l’atmosphère d’une scène, d’abord par des simples nappes de synthé légèrement oniriques, elle prend un côté plus mystérieux dès la scène du puma dans la chambre d’hôtel pour faire ressortir l’idée d’étrangeté de la situation. Les compositions cristallines et hypnotiques de Cliff Martinez deviennent toujours plus détraquées, pour faire ressentir une impression de danger imminent, jusqu’au climax auditif du film, lors de la scène après le meurtre de Jesse.

Mais, quand on parle de l’esthétique d’un film de Nicolas Winding Refn, on est obligé de mentionner la couleur. Elle est basée sur le daltonisme du réalisateur et c’est pour cela que les images de ses films sont toujours très contrastées, parce que c’est la seule chose qu’il voit. Dans The Neon Demon, trois couleurs ressortent principalement. D’abord le bleu, que j’ai longtemps pris pour le symbole de l’innocence, mais qui en réalité est lié, entre autre, au narcissisme d’après la directrice photo Natasha Braier. Il y a ensuite le rouge qui revient très souvent et qui est le symbole du danger chez Refn ainsi que le violet, le mélange du bleu et du rouge, donc le danger du narcissisme. Le blanc et l’or jouent aussi un rôle assez important, ils sont ici les symboles respectifs de la pureté et de la gloire. Comme à son habitude, Refn utilise intelligemment les couleurs pour diriger et faire avancer son récit. Par exemple, la première séance photo professionnelle de Jesse se fait sur un fond blanc, avant qu’elle ne se retrouve couverte d’une peinture couleur or par le photographe. Symboliquement, il transforme l’innocence de Jesse, sa beauté pure en or, en gloire.

Si on prend l’exemple de la séquence surréaliste du défilé, la scène centrale du film, le passage du bleu au rouge montre que le narcissisme de Jesse - qui était jusqu’alors consciente de sa beauté mais plutôt réservée à ce sujet - devient un danger. Elle embrasse son reflet, elle tombe amoureuse d’elle-même, elle accepte son narcissisme. Le changement de couleur correspond à un changement de valeur pour Jesse dans son caractère, passant d’ingénue à hautaine, et dans son apparence mais c’est surtout ce qui entraîne sa mort ; sa chute dans la piscine, tel Narcisse tombé amoureux de son reflet au point d’en mourir et Icare chutant en voulant atteindre le Soleil. Le sort de Jesse est scellé lorsqu’elle passe à travers le triangle rouge, dont la couleur inonde ensuite l’écran.

La figure du triangle peut représenter beaucoup de chose. La féminité, le système pyramidal dans lequel évolue Jesse ou une porte vers un autre monde. Néanmoins, ce qu’il faut noter c’est qu’en s’acceptant, Jesse accepte en même temps ce que représente le triangle. C’est pourquoi je pense que le symbole du triangle représente celui des prédateurs qui entourent Jesse, notamment car le triangle de The Neon Demon est en fait trois petits triangles dans un plus grand triangle. La figure des prédateurs, que je développe ensuite, est toujours par trois dans le film, qu’on considère les hommes ou les femmes, et tous gravitent autour de Jesse. Elle pense être assez forte pour rivaliser avec eux mais, malgré sa force, elle se fait littéralement dévorer par ce monde de tous les dangers.

Les prédateurs sont l’avertissement des dangers du monde de la mode pour Jesse. Cela est d’abord montré par la scène du puma, la première scène surréaliste du film, mais il y a aussi le léopard empaillé dans la maison que garde Ruby et, surtout, le loup qui trône au-dessus d’elle juste avant le meurtre de Jesse, symbole que Ruby est la chef de meute. Cette symbolique est d’autant plus intelligente quand on se rappelle que lors de la première rencontre entre Jesse et Ruby, cette dernière la complimente sur ses yeux de biches ; Jesse est dès le début du film une proie pour Ruby. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce sont les femmes qui sont le réel danger pour Jesse et non les hommes (enfin ce ne sont pas non plus des enfants de chœur). Il y a une déconstruction des préjugés sur les personnages, ils ne sont pas ce qu’ils semblent être. Cela souligne cette société du paraître dans laquelle évolue Jesse, mais elle n’est pas en reste non plus puisqu’elle ment sur son âge pour y entrer. Tout le monde ment sur ce qu’il est, que ce soit Gigi et sa beauté plastique ou Dean et son hypocrisie envers les raisons de ses sentiments pour Jesse.

L’exemple le plus probant de cela est sûrement le personnage de Ruby, qui semble être une ange gardienne en début de film mais qui s’avère être tout l’inverse par la suite. Refn a porté une attention toute particulière sur ce personnage. Le rouge est le symbole du danger dans le film et le nom de Ruby fait référence à une pierre précieuse rouge. Ses cheveux sont rouges, ses vêtements sont toujours rouges, son rouge à lèvres est rouge et elle finit par se baigner dans le sang de Jesse, telle une Élisabeth Báthory, sang qu’elle rejette dans les minutes qui suivent. Bref, Ruby est l’incarnation même du danger pour Jesse car elle n’est pas juste jalouse de sa beauté, elle veut la posséder. Chaque personnage de The Neon Demon gravite autour de Jesse et est une expression ou une réaction à sa beauté, que ce soit le photographe qui manufacture sa pureté ou Sarah qui jalouse la beauté et la jeunesse de Jesse.

Et forcément, dans un film sur une société du paraître et encourageant le narcissisme, il y a une omniprésence des miroirs. Refn les utilise à outrance pour faire évoluer sa narration et toujours avec une signification légèrement différente à chaque fois. Parmi les différentes utilisations qui sont faites des miroirs, on peut noter la première discussion entre Ruby et Jesse, qui se fait grâce aux reflets des miroirs pour appuyer le fait que Ruby n’est intéressée que par la beauté de Jesse et qu’elle mène un double jeu. Lors de la première discussion entre les quatre filles dans les toilettes, le reflet de Sarah dans le miroir souligne sa jalousie envers Jesse et le reflet de Jesse montre qu’elle est mal à l’aise, elle est d’ailleurs tout le temps avec un autre personnage dans le cadre lors de cette scène, sauf dans le dernier plan où elle est seule face à son reflet. Le miroir est aussi source de confrontation entre Gigi et Jesse avant le défilé, il souligne la décision d’entrer dans le monde de tous les dangers, la peur d’être remplacée par une autre. Il peut être le lancement d’une mise à mort ou l’acceptation de son narcissisme.

Les couleurs, les triangles, les prédateurs et les miroirs sont les quatre grandes symboliques dans The Neon Demon mais il y en a des plus minimes, comme les fleurs. Ces dernières ornent le papier peint de la chambre d’hôtel de Jesse et représentent l’innocence. Cette innocence qui est détruite lorsque les fleurs du papier peint se retrouvent dans l’obscurité lors de la scène du viol de la Lolita. Un événement déjà annoncé quand des mains tentent de traverser le papier peint de la chambre de Jesse après qu’elle soit tombée dans les pommes en tentant d’attraper les fleurs que Dean lui offre. L’innocence qui apparaît pour la dernière fois sous la forme de fleurs violettes, près de la tombe de Jesse, symbole encore une fois de sa déchéance narcissique.

Après les fleurs, et sans transition, le cannibalisme. On peut le voir comme une métaphore de l’anorexie dans le monde de la mode ou de la chaîne alimentaire impitoyable qui règne dans ce microcosme mais je le vois d’une manière plus terre-à-terre. Le fait de manger quelqu'un revient, dans certaines traditions, à acquérir quelque chose de cette personne. Ici, la beauté de Jesse. C’est préparé dès le début du film quand les prédatrices demandent à Jesse si elle est plus nourriture ou sexe. Vu que Jesse repousse les avances de Ruby, elle devient de la nourriture. Il est aussi drôle de noter que malgré les nombreuses scènes dans des restaurants, aucun personnage n’est vu entrain de manger. Gigi et Sarah – et peut-être Ruby – ont dévoré Jesse, ce qui conduit à la scène finale.

Gigi ayant des regrets – elle regarde le fond de la piscine, endroit où est morte Jesse – ou parce que son corps plastique ne supporte pas la beauté naturelle de Jesse, recrache l’œil de Jesse. Œil qui sera ensuite avalé par Sarah, enfin en possession de la beauté de Jesse. Ce déglutissement d’œil est déjà annoncé lorsque Ruby demande à Jesse si elle trouve qu’elle mate lors de leur première rencontre et j’en ai l’interprétation suivante. L’œil c’est notre unique lien avec la beauté plastique, notre unique moyen de la percevoir. Dans The Neon Demon, l’œil est associé à la Lune lorsque Jesse dit qu’elle prenait la Lune pour un œil quand elle était petite. La Lune ne fait que refléter la lumière du Soleil pour briller dans le ciel et, après la scène des essais pour le défilé, Sarah dit de Jesse qu’elle est le Soleil en plein milieu de l’hiver. L’idée est donc que, même en ayant réduite Jesse à l’état de kebab, les filles ne seront que son reflet en mangeant son œil, ce qui englobe toute l’idée du film sur la beauté naturelle et qui est une idée appuyée par le monologue de Jesse avant sa mort.

Et finalement, qu’est-ce qu’a voulu dire Nicolas Winding Refn avec ce film, quel est son message ? Je ne pense pas que The Neon Demon soit une critique du monde de la mode ou de notre rapport avec la beauté. Une telle critique aurait été bien vide et c’est sûrement ce qui pousse certains à utiliser ce terme pour décrire le film. Certes, Jesse se fait littéralement dévorer par ce monde avide de beauté mais c’est pour moi plus un constat qu’une critique. Mon opinion est que Refn a volontairement fait de son film un culte du narcissisme car c’est selon lui ce à quoi notre société aspire dans le futur. En ce sens, The Neon Demon est vide dans son fond mais délibérément vide. C’est un film basé uniquement sur la forme, sur la beauté plastique, car c’est le sujet du film. The Neon Demon est à l’image de la beauté selon Refn, aussi superficiel que complexe. Avec ce film, il voulait faire réagir et il a réussi. Donc, critiquer The Neon Demon en le disant vide n’est pas faux en soit - quoique le film ne me paraît pas si vide que ça vu la longueur de ma critique - mais c'est passer totalement à côté des intentions du réalisateur. The Neon Demon, c’est une ode à la créativité, à la singularité, à la beauté et au cinéma.

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