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Bon allez, pas d’introduction bien tournée pour cette fois, pour éviter toute confusion et parce qu’on colle des procès d’intention au film pas tout à fait pertinents, je vais commencer par quelques remarques :



  • Non, le film n’est pas une critique de la mode. Il n’y a qu’à voir l’esthétique du film, empruntant volontiers au symbolisme saturé typique des publicités de parfums sans jamais remettre cette esthétique en question pour s’en convaincre. Nicolas Winding Refn aime la mode, Elle Fanning aime la mode, certains détracteurs pourrait même dire que le film ressemble à une pub de deux heures, donc on peut difficile défendre à mon sens la théorie selon laquelle le film critique ce mode de représentation. Ce n’est, à vrai dire, même pas le sujet du film.


  • Oui, Nicolas Winding Refn est très égocentrique, mais est-ce quelque chose que l’on peut rapprocher du film ? Peut-être, mais dans la mesure où quand un film est réussi, l’égo du réalisateur n’entre finalement pas en ligne de compte (on peut par exemple citer les films de Jodorowsky), ce serait de la mauvaise foi de le reprocher quand le film ne l’est pas. Car à mon sens, The Neon Demon n’est pas réussi, mais j’y reviendrai. Quelque part on pourrait rapprocher NWR du cinéaste danois Lars Von Trier, les deux étant passés globalement d’un cinéma plutôt social à un cinéma plus maniériste, et prenant tous deux une attitude provocatrice (sans que cette provocation se retrouve nécessairement dans leurs films d’ailleurs, mais passons).


  • Non, la B.O. du film n’est pas si exceptionnelle. Ou plutôt, et cela rejoint ce que je disais lors du premier tiret, on ne peut mettre sur un piédestal la démarche artistique du film tout en méprisant les artifices de la publicité dont il s’inspire. J’exagère un peu, parce que cette matière publicitaire est souvent transcendée ici, mais avouez que le film a parfois un côté Poison Girl étiré sur deux heures, et ça se ressent dans la musique. D’autant plus que passé la première demi-heure, les morceaux électro bruts et recherchés laisseront de plus en plus la place à une suite de compositions pseudo-oniriques (la fin assez immonde atteignant même une apogée très commerciale) se ressemblant toutes plus ou moins.


  • Le film n’est certainement pas un film d’horreur, car même s’il emprunte parfois au giallo italien et qu’une panthère dans une chambre fait rapidement office de léger jumpscare, l’ensemble du film est loin d’être inquiétant et ne développe jamais de figure de réelle étrangeté. C’est d’ailleurs bien dommage parce qu’il en avait vraiment le potentiel.



Maintenant, pour passer au film en lui-même, c’est indéniablement un film sur la beauté. Un film profondément vain diront certains, tant le discours sur cette beauté semble rassembler des lieux communs dictés sans talent particulier. Néanmoins, la grande force du film c’est que malgré cette apparence vaine, The Neon Demon déploie un ensemble de thématiques suffisamment riches pour multiplier les interprétations. On pourra me rétorquer qu’un film qui ne développe rien et laissant ainsi au spectateur seul le soin d’y trouver la profondeur qu’il souhaite est un film bien paresseux. A cela, j’y répondrai qu’il en va de même pour Blow-Up d’Antonioni, et qu’ainsi The Neon Demon pourrait ressembler à une sorte d’énigme macabre sur le thème de la beauté. Paradoxalement, c’est justement en comparant le film de Winding Refn à celui du cinéaste italien qu’on prend connaissance du fossé de puissance et de précision entre les deux films.


Car à mon sens, The Neon Demon est un film raté. Raté parce que de l’aveu même du réalisateur, le processus créatif au cours du tournage importait davantage que le résultat. On a donc affaire au final à un film bancal, partant dans pleins de directions différentes sans réelle cohérence d’ensemble, ou du moins témoignant d’un certain laisser-aller structurel et d’ambition. En fait, le film n’est pas suffisamment radical pour être efficace dans sa tentative de subversion, qui tombe du coup à l’eau si tant est qu’elle existe. Aussi, la tension de certaines scènes s’étiole trop au cours d’autres plus (et trop) sereines, tentant de raccrocher le film à un portrait du monde de la mode voire de Los Angeles alors qu’il n’a aucun intérêt à s’y aventurer. Du coup, s’il a su accrocher mes rétines et curiosité lors de sa première demi-heure (à vue de nez), il a trop rapidement suivi par m’ennuyer légèrement, me rendre perplexe sur l’intérêt de tel ou tel élément, pour finir sur une totale exaspération incrédule face à cette fin littéralement publicitaire.


Néanmoins, à l’intérieur de ce labyrinthe thématique non maîtrisé, subsiste un ensemble de symboles, de postures et de gestes qui témoignent d’un point de vue particulièrement original sur la beauté : la beauté vu comme un élément à la fois divin et démoniaque, un cadeau empoisonné comme une véritable malédiction. Jesse, incarnée de manière subtilement absente par Elle Fanning (dont la beauté virginale semble hors du monde dans lequel elle arrive, une beauté d’ailleurs atypique qui semble presque incongrue dans ce monde réglé au millimètre), contamine les autres personnages autant que ces derniers la replient sur elle-même. Un peu comme dans ses deux précédents films, Winding Refn insère dans ses personnages de victime une force qui ressurgit au contact des autres, une nécessité d’adapter son degré de violence pour survivre dans un milieu qui lui est hostile. Ce n’est d’ailleurs sûrement pas un hasard que le tout premier plan du film m’ait fait penser au clip de "Poursuit" de Gesaffelstein, artiste électro au beat très agressif.


Ainsi, je vois véritablement The Neon Demon comme un conte démoniaque, une sorte de récit initiatique sur la naissance du mal par la beauté, la vampirisation qu’elle provoque et celle dont elle se sert. Il n’y a qu’à voir la position dans laquelle se tient le photographe professionnel derrière Jesse lors de son premier photoshoot, prêt à lui mordre le cou pour aspirer la fascination qu’elle inspire tout en appliquant de la peinture dorée sur ton torse. Je pense sincèrement qu’il vaille mieux chercher dans le film ce genre de champ lexical de mise en scène, plutôt qu’une critique de la mode ou une vision appliquée au réel des rapports hommes/femmes, qu’il est vrai ne servent pas vraiment le film tant on ne peut pas dire qu’il soit particulièrement féministe (même si, en l’occurrence, il passe tranquillement le test de Bechdel). On peut évidemment aussi repenser au premier plan du film à la référence vampirique évidente, dont j’ai déjà parlé au-dessus, ou encore à la "performance" à laquelle assiste Jesse et ses nouvelles amies/rivales (vous savez, le mec enlacé par des cordes) apparaissant comme un véritable rituel satanique.


A l’inverse de ce que semblent penser NWR et Elle Fanning (interrogés après l’avant-première du film), je ne considère pas le personnage de Jesse comme maléfique dès le départ, comme un poison qui viendrait contaminer Los Angeles. Au contraire, il me paraît clair que Jesse reçoit comme une épiphanie satanique en milieu de film, lorsqu’une suite de triangles (symbole de glamour satanique selon NWR) bleus viennent imprégner la rétine de celle-ci, avant de devenir rouges. Dès ce moment, Jesse se transforme en un être maléfique, rejetant son ami avec fierté et étant en pleine possession de sa puissance due à sa beauté convoitée. Jesse passe ainsi, purement et simplement, du bien vers le mal, et ce mal contaminera les autres personnages jusqu’à la dernière goûte de sang. Jusqu’à la fin, Jesse aura l’œil sur ceux qui la jalousent. De toute évidence, et c’est sûrement là la meilleure preuve que le film ne cherche pas à critiquer la mode, The Neon Demon ne se préoccupe pas de la question de la chair, mais uniquement du corps, voire même du corps en tant qu’âme. Car, et là je vais spoiler :


en mangeant Jesse, les deux jeunes mannequins ne cherchent pas à avoir le même corps que Jesse, mais souhaite absorber l’essence même de sa beauté, qui est bien contenue dans son corps mais de manière abstraite.


Cela va donc sans dire que The Neon Demon est thématiquement bien plus riche qu’on pourrait le penser de prime abord, néanmoins cette richesse est au moins à hauteur de ma déception tant l’ensemble est bancal. Je ne peux m’empêcher de penser qu’avec un cinéaste moins attaché à l’idée de performance au tournage, le film aurait pu être vraiment excellent (et là tout de suite, je pense par exemple à Cronenberg). Mais pris comme ça, The Neon Demon manque furieusement de cohérence et de rigueur, se contentant parfois d’aligner des scènes sensées mettre mal à l’aise mais ne faisant que rajouter de l’exaspération chez le spectateur par leur gratuité, d’autant plus que la séquence à la giallo voire De Palma manque son effet en jurant un peu par rapport au ton du reste du film.


Reste qu’à mon humble avis, ceux qui le rangent trop vite dans la catégorie du navet passent à côté de certaines choses très intéressantes, et ceux qui cherchent absolument à tout justifier comme étant un tout cohérent se fourvoient légèrement quant à la réussite intrinsèque de l’ensemble.


A retrouver sur mon blog.

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le 8 juin 2016

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Antofisherb

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