The Square, film anarchiste ?

Avis sur The Square

Avatar Kerven
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Je l'ai enfin vu ! Et je me suis régalé. Mais d'abord la critique négative : The Square aurait mérité d'être moins contemplatif, d'être plus nerveux dans sa réalisation. Il faut également souligner (et j'assume ce propos) que ce n'est pas un film tous publics. C'est purement un film d'intello qui joue avec le concept de l'art contemporain pour tendre un miroir aux cyniques et aux classes "supérieures".

C'est quoi l'art contemporain ? Qui a déjà un visité un musée de ce type c'est forcément posé cette question. Bien souvent des œuvres sont présentées sans que l'on en comprenne le sens, ni même quel travail (l'effort intellectuel) a pu présider à sa création. Qui n'a pas eu le sentiment de pouvoir la même chose ? Ce à quoi il est souvent répondu "ben pourquoi tu l'as pas fait ?"... Perso je pense souvent que c'est sûrement parce que je n'y voyait aucun intérêt, et le voir faire par un autre ne m'en apporte aucun non plus.

Mais résumer The Square à une critique de l'art contemporain serait se tromper lourdement. C'est un film qui attaque notre société, ses "valeurs" humanistes qui ne sont généralement que poudre aux yeux. Prétendre faire des expos sur l'humanité sans être capable de donner du réconfort à un SDF écroulé au sol est totalement schizophrène. Parce qu'au delà de la société, il y a chaque individu, avec ses peurs, ses avis tranchés, ses petites lâchetés (la scène du gorille humain est géniale à ce propos de lâcheté). Nous passons notre temps à donner des avis qui se veulent définitifs, nous voulons de la participation mais sans être capable de nous investir dans des actions autres que celles qui nous apportent à titre personnel... Et pendant ce temps des enfants meurent en Syrie ou ailleurs. Le message du clip, aussi tordu soit-il (aux yeux de certains) est particulièrement juste "que nous faudra t-il d'inhumanité pour retrouver notre humanité ?" L'art contemporain devient alors, avec une telle société, un art dégénéré dont les artistes, comme les métiers qui en font la promotion, une simple attraction de classe sociale désœuvrée qui ne croit plus en rien, même pas à l'art.

Il y aurait tellement à dire du décryptage de chaque scène, mais je serai obligé d'écrire une thèse ! L'humour est grinçant, aucun personnage ne peut être racheté, sauf peut-être ce gamin qui réclame justice, accusé à torts par ces adultes "responsables" qui sont incapables de mesurer la portée de leurs actes. Et l'immersion de Christian dans ce monde périphérique, si loin de son appartement douillet et hors-sol, lui redonne enfin un petit peu d'empathie. Il est seul personnage dont le socle se met à trembler ; quand bien même sa seule réponse reste égoïste : fuir. "Cette lucidité bidon qui remplaçait si bien les tripes, était sinistre et sans passion, et militante et castratrice" écrivait B.Lavilliers dans un texte magnifique "Utopia". Ce film m'a remis ce texte en mémoire car il parle du même sujet que ce film : la lutte des classes. Quoique le mot lutte ne soit plus d'actualité, la guerre a été perdue et comme dans The Square, il n'existe plus que quelques populations, celles qui se croient dominantes, et celles qui survivent. Sachant que ces dernières pétrifient de peur les premières. "Les barbares, qui montraient leurs crocs aux portes du périphérique, remplaçaient vos mots par des cris de guerriers celtiques".

Il n'y a pas de doute possible, Ruben Östlund est un grand réalisateur qui ne fera pas l'unanimité. Et c'est tant mieux ! Ses films ne sont pas standardisés (voir The Snow thérapie qui fouillait déjà le thème de la lâcheté quotidienne) et c'est tant mieux. Il fait partie de cette vague d'humanistes (des vrais ceux là) comme Ken Loach Aronofsky, Coline Serreau... qui ne se contentent pas de tourner pour tourner, mais pour tenter d'endiguer un monde de plus en décérébré et hyper anomique dont il est difficile d'entrevoir la sortie. Je laisse le mot de la fin avec le dernier couplet d'Utopia :
Nous pressentons une cassure
Une crevasse nette et sanglante
Une balafre dans l'azur
Un cran d'arrêt dans le silence
Une fissure dans le certain
Une embolie dans la finance
Un détonateur dans la main
Un embarras dans la nuance

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