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(*En référence à la toile célèbre de Malevich, son Carré blanc sur fond blanc, œuvre suprématiste, ambitieuse et délirante, dérisoire et dramatique quand on sait ce qu’elle a pu coûter au peintre ; Malevich, un des précurseurs les plus évidents de l’art dit « contemporain ». Et il y a sans doute quelque chose du carré de Malevich, dans ce nouveau carré où une image idéalisée, ou non, du monde, prétend s’inscrire en miroir.)

Pas de cible plus évidente, plus facile que l’art contemporain – des impostures pour milliardaires de Jeff Koons aux grandes expositions collectives de la Galleria Continua (souvenir d’un immense tapis de pommes en train de pourrir) et jusqu’aux merdes d’artiste (un sommet sans doute) conçues par Piero Manzoni, exposées dans des boîtes de conserve, vendues au cours de l’or, appelées à fuir ou à exploser à bref délai …

Quelques œuvres présentées dans le film (le retour récurrent à l’exposition de petits tas de graviers, que les visiteurs n’ont pas le droit de photographier …) et les discours aussi prétentieux qu’abscons et vains autour de l’art (lors des conférences et lors des interviews) se présentent donc comme une attaque en règle et immédiate contre l’art contemporain.

Le problème (et la contradiction) soulevés par The Square tient dans ce que sa tonalité et ses mots semblent également relever de ces tendances « contemporaines » et pédantes qu’ils semblent pourtant s’évertuer à critiquer.

On peut également s’interroger sur le caractère très artificiel des liaisons entre les deux grandes thématiques (au demeurant bien moins originales que la forme du film) qui s’opposent dans le récit – le monde décalé des intellectuels, des artistes, des privilégiés et la misère extérieure, tout aussi spectaculaire au demeurant, du monde « réel », avec ses multitudes de clochards, de déclassés, jusqu’à l’animalité. Et on peut également trouver que les sous-thèmes, les sous-récits (trop) nombreux qui viennent irriguer ces oppositions, l’agression (sans violence) et le vol initial (l’élément perturbateur et le ciment du récit), la communication autour de l’exposition (qui va relever à son tour de la contemporanéité la plus redoutable), la liaison avec une journaliste, les relations avec les enfants, avec les collaborateurs, avec les clochards … toutes ces histoires parallèles sont trop nombreuses et très mal reliées.

Et que l’ensemble finit par être très long, à l’image d’une conférence finale, interminable, et d'une chute presque consensuelle, et d’un intérêt limité.

L’impression immédiate est donc pour le moins mitigée, après un visionnement du film très inconfortable. Mais cela, retournement de situation en cours, cet inconfort du spectateur finit par rejoindre celui de tous les personnages. L’exemple le plus évident est celui du long happening de l’homme-singe, devant (et dedans) l’assemblée privilégiée, attablée et d'abord immobile des convives. La finalité est bien d’impliquer le spectateur, de l’insérer à l’intérieur de l’œuvre en mouvement. Et l’intérêt de la scène, jusqu’au malaise effectivement, est bien de repousser les limites (la bienséance donc) de l’œuvre et de l’art pour envahir la vie, la malaxer – jusqu’aux réactions vaines de censure et d’interruption par l’organisateur et jusqu’à un affrontement total dans un pandémonium de violence.

L’intérêt majeur du film finit donc par rejoindre la finalité visée par le conservateur du musée, organisateur des événements contemporains et de leur impact sur la vie. Tout est effectivement en miroir, à commencer par l’événement qui va tout déclencher – le vol du portefeuille, du téléphone portable (et des boutons de manchette) : fausse agression, vrai vol (auquel personne, à commencer par le spectateur ne voit que du feu), restitution rapide des objets du larcin et finalement … vraie performance, relevant à l’évidence de l’œuvre d’art en mouvement.

Le but affiché du carré vide, qui relève aussi de la performance puisque le public est invité, sous conditions, à y pénétrer, est bien de faire entrer (d’une façon sans doute plus naïve que pédante) l’art dans la vie – et de modifier celle-ci. Mais cette finalité va se heurter, en permanence, à tous les écueils d’une communication devenue impossible entre les êtres. Ce seront les confrontations les plus inattendues, les plus déplacées, les troubles auxquels on se trouve confronté en toute circonstance : la présence du nourrisson lors des conférences, celle des singes en plusieurs circonstances, les grossièretés répétées du spectateur infligé du syndrome de la Tourette face à un artiste-conférencier , ou encore, régulièrement, des bruits intempestifs et assourdissants ; au-delà l’artifice absolu d’une communication qui ne fonctionne plus que par et pour elle-même, à l’image du clip scandaleux (et très réussi du point de vue commercial, le seul qui vaille pour ses concepteurs) destiné à la promotion du fameux carré, et totalement indifférent aux finalités visées par l’artiste ; et c’est encore la confrontation, contrainte et impossible, entre le personnage au cœur de tous ces nœuds et de tous ces affrontements, avec un extérieur qu’il ne connaît pas, une cité, ses habitants, ses dangers fantasmés, la zone, un enfant en colère (« tu m’as traité de voleur, je te fais le chaos »), une communication définitivement impossible.

Et de fait l’homme qui tente de promouvoir l’ouverture entre les êtres à travers son projet de carré est lui-même incapable de toute relation ouverte, même avec ses proches, ses enfants, la journaliste avec laquelle il a une aventure sexuelle sous le signe de l’incommunicabilité totale (et sa conclusion, avec la dispute sur la possession du préservatif tient aussi sans doute du happening …)

Et les images des escaliers (filmés de façon très spectaculaire, jusqu’aux vertiges), quand on tente vainement de rattraper l’autre, leur colimaçon découvert en plongée, laisse finalement apparaître dans ce contrebas, l’image d’un carré totalement vide.

Et finalement toutes les tentatives artistiques ne finissent plus par relever que d’une thérapie collective et vaine, proposée d’ailleurs par un spécialise autoproclamé de la therapy.

Dans ce monde en décomposition avancée, les derniers privilégiés sont en fait entourés par une accumulation d’ordures (même si celles-ci sont découvertes dans une plongée d’une grande beauté formelle, donc à nouveau récupérable par la société du spectacle) et par d’énormes cohortes de mendiants – jusqu’à toute la violence en germe, la férocité prête à éclater, sous la forme de la plus extrême animalité, avec la présence récurrente de singes, et jusqu’au happening final et dantesque.

On découvre alors qu’à l’image du film, cette « analyse » a sensiblement évolué. Par-delà toutes les maladresses, la confusion, la lourdeur et la longueur, par-delà même ses tendances boboïsantes et contradictoires, le récit parvient à développer une réflexion sur la condition humaine, assez pessimiste et sans doute plus profonde que l’utopie de son carré contemporain. A suivre.

pphf
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