"La peur de l'étranger ou la figure d'un trauma sociétal passé"

Avis sur The Strangers

Avatar Thomas Ocana
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[SPOILERS !!!]

Troisième film du talentueux Na Hong-Jin, "The Strangers" s'inscrit dans un courant horrifique satanique pouvant rappeler les meilleurs moments de l'horreur au cinéma avec "Rosemary's Baby" ou bien "L'Exorciste".

Le film entraîne donc le spectateur dans un village coréen apparaissant comme enclavé par les immenses montagnes autour. Ce village à priori calme, va se voir être la victime d'étranges évènements et meurtres.
La photographie d'Alex Hong Kyung-Pyo, chef opérateur pour "Parasite" notamment, sublime cette ambiance palpable pourtant sombre et assez poisseuse avec une lumière absolument sublime et capture l'environnement rural avec beauté et aussi inquiétude pouvant rappeler certaines séquences de "Memories of Murder".

Un japonais vit aux abords du village. L'adversité, voire même hostilité assez connue entre les deux peuples, vestige de la seconde guerre mondiale et de l'occupation japonaise (dû aux nombreux actes odieux commis envers la population coréenne) est au centre des thématiques du film. Celui-ci, unique représentation physique de l'ennemi d'antan, va bien-sûr être au centre de certaines accusations.
Sur fond politique évident, Na Hong-Jin joue avec cette peur sociétale de l'étranger, du japonais. Ce japonais, interprété par Jun Kunimura, est révélé comme le diable en personne.

Cependant, dans un second acte, il est transformé en chaman œuvrant pour le bien de la fille du protagoniste, pour finalement redevenir le diable.
Mais si celui-ci est vu à un certain point comme un sauveur, qui matérialise pourtant l'ennemi, le metteur en scène ne va pas tomber dans une certaine facilité, politiquement correcte.

En effet, comme déjà évoqué, dans un dernier retournement de situation, le japonais s'avère, effectivement, être le diable en personne.
Et dans une des scènes finales, en montage alterné, Lucifer dévoile au jeune diacre sa véritable forme, absolument terrifiante, magnifiée (relatif oxymore ici) par le jeu d'acteur de Kunimura et le maquillage; cette scène imprègne la rétine (à vie pour ma part), nous terrifie et impressionne tant par sa beauté formelle et l'ambiance qu'elle instaure, frôlant le génie.
Donc, ce japonais, diabolisé ne démontre pas d'une morale niaise et manichéenne de l'auteur. Ici, Na Hong-Jin nous dit que c'est cette haine vivace qui a créée cette monstruosité prenant la forme d'un homme japonais; d'ailleurs le choix d'acteur n'est pas aléatoire, Kunimura étant une figure majeure du cinéma contemporain japonais.
Ayant un âge avancé et une carrière prolifique, il ne peut donc être que la meilleure représentation du Japon à l'étranger. Certes, le diable est factuellement représenté par le japonais, mais cette désignation quasi instinctive, instantanée et naturelle du mal, faite par les villageois dès son arrivée, en résulte la création d'un véritable mal, d'un véritable renvoi, quasi punitif, de cette haine, dépassée, en pleine figure des coréens.
Le metteur en scène dit ici que la haine que peut abriter la Corée envers l'archipel nippon (et cela marche pour les deux nations) entraîne donc un cycle de haine, de ressentiment perpétuel.
Créer le diable-même à travers ce film représente une caricature en soi; "le méchant japonais arrive dans notre village pour y décimer la population comme il l'a fait il y a 75 ans de cela".
Na Hong-Jin trompe donc le spectateur par un double subterfuge; présenter d'abord le japonais comme une menace et sombrer dans un manichéisme évident (afin de tromper le public coréen en le flattant et en légitimant son possible rejet), puis dans un seconde temps nous annoncer que celui-ci œuvre pour le bien du village, renversant le manichéisme et laissant entrevoir au spectateur une quelconque bien-pensance, volontairement mal exécutée, (pour tromper, encore, ici en flattant le spectateur japonais ou étranger quel qu'il soit).

Néanmoins, Na ose, in fine, présenter l'ennemi historique comme le véritable antagoniste du métrage, arborant les traits de Satan, donnant au spectateur plusieurs couches d'interprétation possible sur ce que cela raconte.
Mais si l'on s'arrête au premier niveau de lecture cette histoire, véritablement profonde, paraît manichéenne.

Et c'est donc sûrement cette multiplicité des niveaux de lecture et sa manière de traiter ses thématiques qui rend le propos sous-jacent de "The Strangers" complexe, profond et si intéressant.

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