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Fort de deux premiers films extrêmement prometteurs que sont The Chaser et The Murderer, Na Hong-Jin revient aux affaires avec une nouvelle création qui explore profondément les racines exubérantes d’une certaine forme du cinéma sud-coréen. Tous les ingrédients connus sont présents : personnages qui virevoltent entre drame sauvage et comédie potache, anti héros patibulaire et médiocre, violence qui tache les murs, paysage naturaliste envoûtant, enquête policière qui rame à cause de l’incompétence des agents de police. C'est alors que The Strangers parait être un énième film sud-coréen voulant marcher sur les plats de bande du culte Memories of Murder dans les contrées isolées d’une Corée du Sud coupée du monde.

D’ailleurs les premières minutes du long métrage vont dans ce sens-là avec des ruptures de tons allant de la comédie familiale (scènes familiales burlesques comme la fille qui surprend ses parents qui baisent dans la voiture) au thriller organique pluvieux et ses meurtres macabres et mystiques, où les influences de Seven et True Detective semblent imposantes. Mais malgré ce décorum qui semble épouser les codes du genre, The Strangers a d’autres cordes à son arc. Le naturalisme semble prédominer, mais les carcans de ce cinéma-là vont être bouleversés par l’intégration du fantastique.

Et c’est ce qui va faire tout le sel d’une œuvre coup de poing à la richesse aussi foisonnante que confuse dans sa mise en place. Les meurtres se suivent et la folie contagieuse qui vocifère dans ce petit village commence à devenir insoutenable sachant que les causes des morts sont aussi similaires qu’inexplicables. Mais dans ces petites bourgades où tout le monde se connait et où tout le monde épie les moindres faits et gestes de chacun, la rumeur va bon train. Celle de quelque chose qui dépasse le cadre de la simple science et qui met de côté la plausible prise de champignons anxiogènes qui rendrait fous. La réponse se voudrait spectrale, supérieure à l’humain.

La sanction d’un fantôme. Alors que l’enquête policière se trouve dans un cul de sac avec une jeune femme qui se volatilise après avoir donnée de réels indices ou le foudroiement surprenant d’un témoin, le film va prendre une autre tournure quand la fille du sergent en charge de l’affaire se mettra à avoir un comportement bizarre, similaire à celui des précédents meurtres. Et à partir de ce moment-là, le film déploie sa mécanique et sa maitrise qui marche sur un fil, avec un changement de rythme en corrélation avec l’accélération des enjeux. Na Hong-Jin trouve alors un point d’ancrage émotionnel à son récit et fait basculer son film dans une course contre la montre d’un père voulant sauver sa fille d’une emprise qui n’est pas humaine. Virant dans le genre de la possession et du film d’exorcisme, The Strangers met un peu de côté sa quête policière. Ce n’est plus l’affaire de la justice face à sa criminalité.

C’est le combat de l’homme face à ce qu’il ne comprend pas, sa peur de l’inconnu : de la divinité, de la mort qui se réincarne dans sa forme la plus organique. Et cette volonté que l’épicentre de la thématique se fasse autour d’un Japonais vagabond donne à ce mysticisme une tonalité sociale qui questionne sur l’aspect communautaire de la société que veut décrire l’auteur. Alors que l’œuvre aurait pu sombrer dans la facétie la plus totale, dans la farce de série Z abrutissante, The Strangers garde le cap et continue à tracer son chemin avec son sérieux iconique incroyable (sublime et spectrale Chun Woo-hee) et humour décalé comme le témoigne cette bagarre contre un zombie quasiment indestructible.

Mais ce qui rend le film terriblement compact, c’est la sincérité de l’entreprise. Na Hong-Jin ne fait jamais de The Strangers un film de petit malin qui voudrait brouiller les pistes pour imaginer des rebondissements qui useraient la patience du spectateur. La croyance, l’impuissance de la religion face à l’inexplicable, la fatalité de la mort et de sa présence au bout milieu de la vie, la catégorisation des humains élargissent le champ d’application d’un récit foutraque. On sent une vraie volonté de s’affranchir et d’adouber le film de genre.

Et pour se faire, le réalisateur utilise ses qualités de cinéastes pour agencer cette terreur qui ne fait que s’agrandir au fur et à mesures du métrage. Alors que le climax horrifique se voudrait effrayant, The Strangers prend des chemins de traverses différents (à l’instar de The Witch) et force le respect par la mise en image de ses incantations (somptueux montage de la séquence du sort tout en puissance) et l’incarnation parfaite du malin dans sa finalité. C’est toute la grandeur de The Strangers : malgré cette volonté d’élever le récit dans des sphères divines, Na Hong-Jin n’a jamais aussi bien filmé les peurs et les émotions de l’humanité.

Velvetman
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