Conte Africain en Terre Sainte!

Avis sur Timbuktu

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Abderrahmane Sissako est l’un des rares cinéastes africains contemporains à pouvoir trouver sa place dans le gotha du « World Cinéma » et c’est cette reconnaissance, française en premier lieu, et internationale plus tard, qui lui permet d’exprimer son amour inconditionnel pour le continent noir. Le cinéaste malien ne cesse de questionner, depuis ses débuts, la place de cette Terre dans le monde globalisé et la spécificité qui fait d’elle une culture à part du fait de son lourd héritage colonial et de ses multiples ethnies confessionnelles. Il cherche à confronter le regard du spectateur, habitué à un certain folklore entretenu par moult clichés ambiguës, à la réalité concrète d’une Afrique en perpétuel renouvellement et riche d’une tradition forte malgré sa pauvreté endémique.

Son actualité récente est malheureusement meurtrière. Elle est marquée par une dangereuse recrudescence ces dernières années d’un mal profond qui la ronge de l’intérieur : la radicalisation suicidaire de fous de Dieux qui se réclament d’un Islam des Temps Anciens, d’où une relecture totalement archaïque qui dévalorise et dévitalise Les Paroles Saintes du Prophète Mahomet. Sous prétexte d’assainir un continent qui se serait trop occidentalisé et en aurait oublié ses origines, et pour soi-disant venger la mémoire des sacrifiés D’Allah après la Guerre menée par Bush et ses Alliés en Irak et en Afghanistan, ces illuminés décident de revenir aux fondamentaux de La Guerre Sainte, au temps des Croisades. Adossé à une rivalité ethnique déjà sanglante, elle ne peut qu’empirer la situation. C’est ce qu’entend dénoncer le réalisateur en situant sa trame dans la capitale malienne, épicentre d’une invasion islamiste de plus en plus dévastatrice. Son savoir-faire et sa parfaite connaissance du sujet donne lieu à une belle fable humaniste qui tend à redonner la place qu’elle mérite à cette région désertique. Tourné dans le sahel mauritanien, le film nous emmène sur les pas de bergers vivant reclus sous leur tente et dans l’attente du départ des tortionnaires. Ce faisant, il nous fait partager toute la complexité d’un pays partagé entre son nomadisme séculaire encré dans un certain repli sur soi et une évidente envie d’ouverture et de modernité de la vie citadine. Incarnation sur le questionnement identitaire, ce va et vient entre l’isolement de l’espace vide et le bouillonnement de la cité reflète deux facettes opposées d’un même environnement. Cela rend d’autant plus difficile l’homogénéité que le radicalisme joue de l’incompréhension des entités pour mieux les diviser. La disparité du langage et des coutumes de cet immense territoire achèvent cette séparation. Témoin la scène d’affrontement entre le cultivateur de bétail et le pécheur, dont le dénouement tragique tend un miroir peu reluisant.

Sisako cherche aussi à comprendre de l’intérieur comment raisonnent ces nouveaux djihadistes et quel en est sa composante. Il n’y a qu’à voir ces jeunes recrues tétanisée au moment de prononcer l’acte de foi devant la caméra et l’endoctrinement des indécis qui ne semblent pas spécialement convaincus de leur engagement, perturbés par ce nouvel élan vindicatif. Désœuvrés par le manque de perspectives qui s’ouvrent à eux, séduits par des discours qui leur promettent respect et vie meilleure dans la lutte armée, proies faciles pour ces diaboliques recruteurs qui jouent sur l’incrédulité et le ressentiment du rejet de La République ; ces gamins cèdent à la facilité et ne semblent plus maitres de leurs destins. Tandis que, parmi les plus anciens, certains font figure de leadership autoproclamé, d’autres restent plus évasifs et battent en retraite à la moindre opportunité. Cet assemblée pour le moins hétéroclite dirige un mouvement d’une telle envergure qu’il serait par trop réducteur de ne voir qu’en elle la ligne directrice des préceptes du Coran. La mouvance bien plus modérée, sous les traits de L’Imam sage qui réunit quotidiennement ces barbares pour les contredire et leur interdire la mécréance sous son toit, à valeur de modèle pour le metteur en scène, qui veut croire que ces gardes éclairés sont la rédemption de L’Islam. Les valeureux habitants, résistants à l’oppresseur, sont prêts jusqu’aux sacrifices de leurs existences pour prêcher la bonne parole. La mélodie traditionnelle, haut lieu du patrimoine culturel au même titre que l’art de la sculpture africaine, revendiquent le statut de liberté et le droit d’en faire valoir la continuité prend acte de résistance. Les salafistes l’ont bien compris, qui détruisent à coup de mitraillettes ces poteries et interdisent toute diffusion musicale autre que les versets officiels du Muezzin. Ce sont surtout les femmes, qui souffrent tant de leur féminité et de l’archaïsme social, qui mènent la révolte et sur qui repose une grande partie de l’avenir, en témoigne la courageuse vendeuse de poissons qui tient tête à la tribu. Dans la continuité, la mystérieuse chamane, que l’on voit traverser le récit d’une aura magnétique est l’observatrice et le personnage pivot de la narration. Elle symbolise la croyance en une sorte de divine providence qui sauverait le pays du marasme dans lequel il se situe. Sa démence apparente n’est qu’une trompe l’œil, car c’est d’elle que pourrait advenir la survie du prisonnier et de son épouse.

La rigueur formelle du cadre et la beauté de certains plans qui s’étirent tel des toiles d’artistes sont plastiquement superbes et attestent de l’indéniable talent du directeur d’acteurs. Il sait valoriser ses personnages pour en révéler toute la dignité et arrive à transcender ses comédiens, qui sont tous irradiants de grâce. Et sa diatribe sait se faire percutante sans dénaturer le moins du monde la portée de son message. Il n’a nul besoin d’un recours à une violence excessive mais n’en affaiblit pas pour autant son caractère militant. C’est l’intelligence D’abderrahmane Sissako que d’avoir su éviter le macabre inutile sans oublier de signifier l’incroyable intolérance des dignitaires aveugles à la souffrance de son peuple. Le résultat final est hautement recommandable. Pourtant, on ne peut s’empêcher de penser que cette belle maitrise trouve sa limite dans la trop grande empathie qu’il emploie à raconter son histoire. L’honnêteté intellectuelle dont il fait preuve est complétement louable et nécessaire mais elle se brise sur un traitement trop élégiaque du sujet. Non pas qu’il l’enjolive, mais il manque clairement d’âpreté. Le fil ténu de l’intrigue qu’il suit est presque trop linéaire et sa juxtaposition du montage baigne le long-métrage dans une bienveillance un poil trop solaire, si bien que l’on se surprend à espérer un peu plus de « noirceur ». N’était cette limite largement pardonnable au vu de l’exercice périlleux, il aurait pu figurer dans la catégorie des probables futurs classiques. Il se contentera juste d’une très belle mention «à recommander deux fois plutôt qu’une »

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