L’ivre de l’intranquillité.

Avis sur Un homme qui dort

Avatar Sergent Pepper
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Un homme qui dort est avant tout un chef d’œuvre littéraire, dont on ne peine certes pas à légitimer l’exploitation visuelle tant il appuie sa poétique sur le visuel. Mais aux images mentales du lecteur, il est souvent bien difficile de faire correspondre une pellicule univoque.
Au curieux choix du pronom « Tu » dans le roman, qui pouvait renvoyer à une écriture diariste ou interpeller directement le lecteur, Perec colle une voie de traverse d’une grande finesse : c’est une femme qui récitera le texte en voix off, tandis que le personnage à l’image n’ouvrira jamais la bouche, tout entier rivé à son projet qui fera l’exergue du grand roman de Perec, La Vie Mode d’Emploi, cette citation de Michel Strogoff : « Regarde, de tous tes yeux regarde ».
Acéré, d’une acuité maladive, l’hyperesthésie du personnage désireux de vider toutes les évidences de leur signifiance influe sur la mise en scène, qui commence presque comme un photo-roman. Repas, habits, composantes spatiales de la chambre qu’il habite et des objets qui la constituent, tout passe au crible d’une remise en question, et accède à une poétique du vide assez vertigineuse.
Spectre auteur de sa propre désincarnation, le protagoniste se défait de tout : « Tu es libre et tu ne choisis pas. Tu es le maitre anonyme du monde. Tu ne connais plus que ta propre évidence. »
Alors que sa quête prend de l’ampleur, l’exploration de l’extérieur s’enrichit de nouvelles donnes : une musique se substitue aux sonorités du quotidien, le mouvement s’invite dans une danse urbaine hypnotique. Récurrences, alternances et modulations épaississent la partition maladive d’une conscience qui se croit au repos parce qu’elle a cessé de jouer le jeu. Mais la rythmique de cette éthique épouse malgré elle celle du deuil : à l’indifférence, déni du réel (« cette illusion dangereuse d’être infranchissable »), succède la colère, puis l’acceptation.
Epique et frénétique, l’exploration de la ville se frotte alors aux autres, aux passants, à cette pulsation de vie qui se pose comme un obstacle et dénie la légitimité du projet initial. Admirablement rythmé, le film se déploie, tant dans ses mouvements que sa bande son, et confère à l’épopée muette d’un révolté ontologique.
Et l’échec qui le sanctionne, cette réconciliation imposée, refusera l’apocalypse tant souhaitée : « Pas d’issue, pas de miracle, nulle vérité ».
Etre un homme, c’est s’inscrire dans un flux qui nous dépasse. « Rien ne s’est passé, nul miracle, nulle explosion. Le temps qui veille à tout a donné la solution malgré toi. »

Splendide plongée dans les méandres de la conscience, Un homme qui dort parvient comme peu de films à restituer un parcours philosophique, et sa conclusion a la beauté de l’évidence : au temps qui passe répond sa maitrise, un temps durant, par l’art qui le fige ou le dilate, autant pour conjurer l’inéluctable que pour en extraire l’ineffable beauté.

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