Hitler en tutu

Avis sur Vidéodrome

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Critique publiée par le

La nuit porte conseil et fait digérer. Avant d’écrire une critique sur ce film, il fallait que je le digère et que je fasse abstraction.
Au réveil, une interrogation m’est venue à l’esprit : psychanalyser un artiste à partir des interprétations personnelles que l’on a des œuvres de l’artiste en question ne revient-il pas en réalité à se psychanalyser soi-même à travers l’analyse de nos interprétations personnelles ?
Ce mardi 23 juin ensoleillé n’a pas élucidé ma problématique matinale… Mais qu’il serait intéressant de psychanalyser Cronenberg, ne serait-ce qu’à travers Videodrome !

Videodrome est le 8e long-métrage du réalisateur canadien, il succède à sa première œuvre d’envergure Scanners, et précède « la meilleure adaptation d’un roman de Stephen King » (selon les mots du King himself) à savoir Dead Zone, sorti la même année.
D’un point de vue anachronique, 1983 a été une année exceptionnelle pour Cronenberg.

J’avais fini ma dernière critique (Scanners) en disant qu’il n’y avait pas eu de corps féminins nus, et que c’était suffisamment rare pour le constater. Filmer le corps nu d’une femme est un principe chez Cronenberg, Videodrome ne déroge pas à la règle.
Le film commence à peine que le personnage principal (Max Renn) regarde des photographies de femmes nues, tout cela en mangeant une pizza : c’est ainsi que dès le départ, Cronenberg banalise la question de la nudité (des femmes). Dans ce film visionnaire, les thèmes (ou obsessions) chers au maître de body horror seront étudiés.
Le rapport à la sexualité est double, il s’adresse à la fois au spectateur devant son écran et aux individus composant la société à l’intérieur du film. D’ailleurs, le métier de Max Renn consiste à éduquer les populations en matière de sexe, ce qui selon la journaliste qui l’interroge peut à termes être néfaste. Comme Cronenberg, il n’y voit aucun mal tant que c’est « soft ».

Prisonnier des écrans

Il va sans dire que Cronenberg - à travers Videodrome - a annoncé notre époque actuelle, où les hommes sont ultra-dépendants des écrans (ordinateurs, téléphones, tablettes…). Mais ce qui est surtout frappant - au-delà de cet aspect prophétique - c’est que la mise en scène est réellement au service du propos : les personnages sont écrasés par les cadres choisis par le natif de Toronto, ils sont emprisonnés à l’intérieur et ne peuvent pas véritablement s’épanouir. Il n’y a pas d’artifices, la mise en scène est intelligemment et astucieusement pensée. Logiquement, si les personnages semblent prisonniers des cadres, le spectateur lui se sent oppressé par le cadrage et donc de la même manière, est prisonnier de son écran.
En cela, Cronenberg réalise un vrai coup de force. L’immense majorité du film se déroule en intérieur - les inserts étant les seuls plans d’extérieur - ce qui favorise encore une fois ce sentiment d’oppression, auquel les admirateurs de Dave sont habitués.
Les écrans sont partout, et incarnent la privation de la liberté. Comment ne pas penser à 1984 de George Orwell (surtout que l’histoire d’Orwell se passe en 1984, quand celle de Cronenberg se passe en 1983), avec les fameux télécrans ? Les écrans ne servent plus à diffuser des images à titre informatif, mais plutôt à surveiller tout en imposant une pensée dans un objectif d’endoctrinement des masses. Dans ce film, comme souvent chez Cronenberg, la contamination est le sujet. Dans Rage ou Frissons, il y avait des parasites dans la chair, ici le parasite est une cassette. On assiste d’ailleurs à une scène d’anthologie mêlant la chair et la cassette vidéo.
Cette omniprésence des écrans est marquée par la scène de l’interview où Max Renn et Nicki Brand (Deborah Harry) sont assis à côté. En effet, Max s’adresse à Nicki - la caméra le filme lui dans son fauteuil - puis quand Nicki lui répond, elle est dans un écran. C’est comme si l’écran était devenu l’unique moyen de communication. Par la suite, cette idée ne sera que renforcée.
Au-delà des écrans, c’est la question de la vision/vue qui est traitée. Dans Videodrome, tout se rapporte de près ou de loin à la vision, à commencer par le titre. Les écrans sont visionnés, la boutique de lunettes à maintes reprises visitée, l’affiche d’un œil dans son appart qui n’est pas rappeler le fameux « Big Daddy is watching you » (encore 1984) ou encore les lunettes géantes sur la scène.
Le professeur O’blivion synthétise parfaitement cette idée :

L’écran de télé est devenu la rétine des yeux de l’esprit.

Les hallucinations face à la réalité

Une scène devenue culte montre à quel point les écrans nous emprisonnent, cette fameuse séquence où les lèvres pulpeuses et la voix alliciante de Nicki « Come to Nicki » ensorcellent Max, jusqu’à l’attraper physiquement. Les hallucinations prennent le dessus sur la réalité, et sont dans une certaine mesure le résultat d’une contamination, d’une infection.

Les personnages de Videodrome sont donc des « animaux technologiques » qui d’une certaine manière vivent en fonction de leur propre réalité. Rien n’est vrai si ce n’est la torture et la violence présentes dans le Videodrome. C’est particulièrement préoccupant de remarquer que la seule authenticité se trouve dans un écran. Le chef-d’œuvre de Cronenberg est une réflexion continuelle sur le pouvoir des images et les différentes perceptions de la réalité. Encore une fois (décidément !), le professeur O’blivion déclare :

Après tout rien n’est réel en dehors de nos perceptions de la réalité.

C’est comme si la réalité n’était que l’objet de la subjectivité de chacun. Effrayant. Effrayant puisque les personnages qui effleurent de leur rétine Videodrome (la fameuse cassette) deviennent esclaves de leurs hallucinations. Max Renn n’est plus le roi de ses désirs, Nicki Brand est la marque de ses hallucinations.
À la fin du film - qui a eu l’effet d’une grande claque - je me suis demandé la chose suivante : ayant vu Videodrome (la cassette et par extension le film de Cronenberg), ai-je une vision hallucinée de la réalité objective ?

Destruction et sexe

Chez Cronenberg, le sexe et la mort sont intimement liés. Le sang, la chair mutilée et les écrans sont des déclinaisons du sexe et de la mort. Dans Frissons, l’infirmière disait que tout avait un côté sexuel, dans Videodrome, le cinéaste canadien s’est amusé avec cette phrase… L’ouverture du ventre qui ressemble très fortement à des lèvres vaginales, le pistolet à la forme phallique, la femme qui est un objet de tentation (la femme retrouve ici un rôle actif) et le rouge de son habit qui est aguicheur, etc.
Le sexe finit toujours par détruire, d’une façon ou d’une autre.

Videodrome montre ainsi que Cronenberg est bel et bien le père de la nouvelle chair. Ce dernier le revendique d’ailleurs à travers les traits du personnage Max, personnage souhaitant la mort du Videodrome et la vie de la nouvelle chair.
En plus de ça, Videodrome dispose de l’une des fins les plus iconiques jamais imaginées, et en citant cette fin j’espère avoir une critique tout aussi iconique.
Max Renn regarde la caméra et déclame :

Vive la nouvelle chair!

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