Fumer dans les films c'est si classe,
la tige et sa fumée, ce sont les vrais blancs du noir et blanc,
prolongation du corps entre les doigts et de la pensée par la bouche qui s'envole dans un nuage,
blanc,
même en couleurs ça reste blanc, quand on parle déjà tout le temps et qu'on n'est pas rassasié,
que l'on fait ses comptes et le total des mots, rien de vraiment trébuchant,
fumer devient l'art de l'esquive et de la préciosité distinguée, un ange passe, la fumée remplit l'espace et vos manières.
Chez l'homme ça donne des manières de bonhomme, entre l'index et le majeur pour les acteurs maladroits qui ne fument pas dans la vraie vie,
où qui posent,
entre le majeur et l'annulaire pour les distingués quasi gentleman à la Mad Men outre-Atlantique, la main sereine posée sur le ventre,
entre le pouce et l'index sinon, tendus comme sur la corde d'un arc, pour les énervés, qu'aiment bien lancer le mégot d'une pichenette comme une bille, comme à l'école mais pas très écolos,
et puis la clope toujours au bec pour ceux qu'ont pas le temps et un indécrottable manque,
déjà ça remplit les poumons d'autre chose que de l'air viable dont on se lasse,
aussi ça remplit d'un peu de tournis, et nos gestes d'un sens, celui d'amener un objet à la bouche, un bout incandescent dont on est l'instigateur le responsable et le bénéficiaire, c'est comme un plateau-repas tout seul devant la télé,
comme manger des lasagnes trop chaudes alors qu'on n'a pas faim,
comme rentrer dans un Monoprix alors qu'on a besoin de rien,
or, nuance, fumer c'est partout tout le temps si on veut, surtout dans les années soixante,
c'est l'acte gratuit civilisé, démocratique, qui se veut incognito,
(pas comme la flûte qui nuit gravement à votre entourage)
incognito mais protocolaire, institutionnel, qu'il faut même des outils, un briquet et un cendrier par exemple, voire une marque fétiche, pour le faire comme il faut,
c'est un métier c'est presque alimentaire,
c'est pile entre le Panam et le Circonces, c'est un compromis sur les subjectivités divergentes,
la clope s'adapte à tous ceux qui peuvent la souffrir,
comme dans Coffee and Cigarettes de Jim Jarmush, on a l'impression que la fumée parfois remplit le fossé vide des subjectivités divergentes, elle envoie à la manière indienne des signaux à l'autre,
métempsycotique adjuvant qui met des reflets dans les regards,
le fumeur rêve d'amers indiens,
le café à côté est une petite noyade, drogue douce extrafiltre.
On se regarde dans les yeux mais ça ne veut rien dire se dit Jean,
au milieu du pain et des jeux c'est la rue des voitures hermétiques ; et le barda du fumeur pour supporter le chagrin, c'est le genre d'instruments que l'on amène, ou que l'on trouve partout, tant qu'on est presque choqués là où y'a pas ce qu'il faut pour s'en griller une proprement,
on s'en offusquerait
Belmondo, Michel Poiccard, à bout de souffle deviendrait fou de ne pas pouvoir fumer au bar,
mélancolie de ne plus savoir quoi faire de ses dix doigts,
Vin Diesel qui sait toujours quoi faire, dans Babylon A.D il a le briquet trempé, la clope éteinte toujours sur l'oreille donc, ça lui donne l'air humain...
Belmondo qu'à toujours du feu, de fumer c'est un air de solitaire qu'il se donne, de savoir ce qu'il veut, voir même de savoir où il est, où il va,
la clope au bec ou à l'oreille, mais surtout au bec, on a l'air d'un autre, et les autres aussi,
pratique quand on est en cavale.
Moi j'adore fumer mais c'est au-dessus de mes forces,
c'est dommage, l'acte gratuit et la nicotine me font décoller je médite,
mais direct après j'ai l'impression d'avoir du macadam dans les veines,
pouvoir fumer clope sur clope, c'est un don de la nature, qui inclut une bonne résistance buccale au goudron,
c'est un moyen populaire de vivre un topos de cinéma,
j'en entends dire qu'une femme qui fume c'est pas beau, peut-être parce que les films en ont fait un cliché viril,
d'allumer la suivante avec la précédente alors qu'on n'en a pas les moyens, ou de craquer une allumette comme un cow-boy,
fumer pourtant c'est pas si mec, c'est jouer une petite musique cadencée, d'un instrument plus éphémère que l'extrémité qui le tient,
le luthier vous arnaque un peu, on a l'air d'un enfant avec son brin d'herbe qui siffle,
les lèvres les doigts, l'oreille parfois même, qui se raccourcissent et s'assèchent le temps d'une cartouche de brûlots, fils de Nornes qui brûlent se brûlent et brûlent tout par les deux bouts :
les Nornes, mamelles vikings du destin,
Urd, Verdandi et Skuld, passé, présent et futur, toujours à se disputer,
que l'on appelle Moires chez les Grecs, ,
Clotho (« la Fileuse »), Lachésis (« la Répartitrice ») et Atropos (« l'Implacable »),
les Parques chez les Romains,
tricoteuses, fumeuses j'en mettrais ma main au feu,
fileuses des fils qui nous ligotent, et que l'homme brûle à la recherche d'un libre arbitre, quitte à se perdre par la clope,
c'est viking, c'est grec c'est romain, c'est un peu samouraï aussi,
c'est si romain que tous les chemins y mènent.