C’est le silence qui vous prend.
Puis une silhouette se dessine et se précise. C’est une petite fille, Yue (lune en mandarin), qui retrouve son frère Yun (nuage) caché dans la rizière. Mais son frère doit fuir.
Le film se déroule pendant la période de la « Terreur Blanche » taïwanaise, lorsque le régime du Kuomintang persécutait les opposants, qu’ils soient réels ou supposés.
Taïwan ne raconte pas l'Histoire avec de grands discours et préfère la pudeur de ceux qui l'ont subie. La Terreur Blanche devient alors une histoire de familles séparées, de parents qui attendent, de frères et sœurs qui ne comprennent pas pourquoi un proche disparaît. En ce sens, les trois personnages incarnent différentes facettes de ce qu'ont vécu les Taïwanais durant cette période. Yue porte la douleur des familles de victimes. Yun incarne les intellectuels, les artistes et les opposants réduits au silence. Quant à Chao, il symbolise ceux qui ont choisi d'aider malgré les risques et refusé de détourner le regard.
Si la peur est le décor, le courage est le sujet.
Sans la peur, le courage n'existe pas. Mais ce n'est pas parce qu'un film montre la peur qu'il parle principalement de la peur.
Yue est une enfant. Elle quitte son village à l'aube, seule, pour rejoindre Taipei. Elle ne comprend pas encore vraiment le monde dans lequel elle entre. Elle croit encore que les adultes vont l'aider si elle explique sa situation. Sa naïveté est douloureuse à regarder.
Mais le courage n'est pas l'absence de naïveté ou de peur. C'est continuer malgré elles.
Chao Kung-Tao résonne comme une forme de continuité de Yun. Il ne le remplace jamais, mais il prolonge ce qu'il représentait. Là où Yun ne peut plus agir, Chao agit. Là où Yun ne peut plus protéger sa sœur, Chao la protège. Là où Yun ne peut plus faire entendre sa voix, Chao refuse à son tour de se taire. Il connaît les risques. Il sait ce que coûte la désobéissance dans une société gouvernée par la peur. Et c'est précisément parce qu'il sait qu'il est courageux. Profondément.
A Foggy Tale ne raconte pas une société où règne la peur. Il raconte ce qui arrive lorsque quelques personnes refusent de lui obéir. Yun écrit encore. Yue cherche encore. Chao aide encore. Les familles espèrent encore.
Le régime peut contrôler les corps, les déplacements, les paroles publiques. Mais il ne parvient pas à obtenir ce qui lui serait nécessaire pour triompher complètement : la renonciation intérieure.
Et c’est là que le conte du brouillard écrit par Yun prend tout son sens. Le brouillard existe. Personne ne le nie. Mais Yun n'écrit pas un conte sur un monde condamné à vivre dans le brouillard. Il écrit un conte sur un brouillard qui finira par se lever.
Le brouillard du titre n'est pas seulement une métaphore de l'oppression. Il est aussi une métamorphose de l'eau. Invisible ou visible, libre ou contrainte, elle poursuit toujours sa route. Comme Yue. Comme Yun. Comme l'espoir lui-même.
Dans la pensée chinoise, l'eau est l'un des cinq mouvements fondamentaux du monde. Elle symbolise le voyage, l'adaptation, la transmission et la persévérance. Elle ne lutte pas contre l'obstacle : elle le contourne. Elle peut devenir rivière, pluie, nuage ou brouillard sans jamais perdre sa nature profonde. À travers le conte de Yun, le film semble rappeler que la liberté lui ressemble. On peut la dissimuler, la ralentir ou l'emprisonner provisoirement, mais on ne peut jamais l'empêcher définitivement de poursuivre sa course.
J'y ai plutôt vu un film sur le courage. Le courage d'une sœur qui refuse l'oubli. Le courage d'un homme qui choisit d'aider. Le courage d'un écrivain qui continue à croire à la liberté alors même qu'on cherche à la faire taire. La peur est partout dans le film, mais elle ne gagne jamais.
C'est une nuance essentielle.