Compliqué de faire plus vrai, plus juste et plus exigeant. A nos amours touche l’os et le fracture, cet os qui est Suzanne par Sandrine Bonaire, merveilleuse de justesse pour un premier rôle-premier film. Pourtant assez simple, sans grands effets, tout se joue sur la justesse et fait atteindre des sommets vertigineux.
Cela s’explique sur ce point: la réalité. Cette impression de presque toucher du doigt une œuvre, sans que pour autant elle nous soit totalement à notre portée. Il y a quelque chose dans cette manière de filmer qui capture si bien ce qui se joue devant nos yeux. Ce naturalisme poussé à l’extrême; cette lente agonie profonde d’une famille, et plus particulièrement la petite dernière dans l’incapacité d’une relation, dans l’écoute. Chacun se bat, s’insulte dans des scènes sans effets ou montage. De l’autre coté, des scènes remplis de vie et d’ivresse, cette jeunesse qui se perd lentement mais qui vit dans chacun de nous. Car 40 ans après, A nos amours ne prend pas un brin de vieillesse ou ne serait-ce que dans la réalisation. Les acteurs ne sont que du bétail: ils sont cassés par Pialat, poussés à rejouer encore et encore pour obtenir des expressions et des gestes justes. C’est cette exigence presque maladive qui transforme chacune dans un état de grâce.
Cette exigence que Pialat avait envers le monde et qui le poussera à le haïr: c’est ce qui amène son film dans une autre dimension. Mais il n’est pas un don du réalisateur pour son public. Pialat faisait des films pour lui: pour cet abandon qu’il a vécu, pour cet reconnaissance qu’il voulait avoir. Film qui par ailleurs n’est pas sur lui, plutôt sur sa compagne qu’était Arlette Langmann (sœur de Claude Berry) mais qui s’identifie à lui via notamment l’abandon des parents - qui reviendra en totale improvisation dans la fameuse scène du dîner. Ce sont ses fulgurances qui nous ramènent à la vie, au concret: on se doit de paraître réel pour Pialat.
Et j’en retiens cette phrase, « la tristesse durera toujours », par écho de mon impression: on ne ressent pas de jugement à son égard mais simplement de l’empathie. De l’empathie pour Suzanne, pour la famille et pour Maurice Pialat. Homme à la fois détester de son vivant mais adulé dans l’au-delà, qui a voulu toujours plus, jusqu’à obtenir gain de cause. Lui qui s’est battu toute sa vie pour exister.