« Le sol recrache des fragments humains en permanence », peut-on entendre dans la première scène du nouveau documentaire de Christophe Cognet, À pas aveugles, tandis que des doigts séparent avec précaution les pierres des éclats d’os, derniers restes matériels d’un crime contre l’humanité que les fours crématoires de Birkenau n’ont pu totalement effacer. Si la phrase fait son effet, elle résonne assez bien avec la démarche du cinéaste. En s’intéressant aux photographies clandestines des camps de concentration et d’extermination, Christophe Cognet étudie ces images rescapées à la manière d’un géologue, remuant la sédimentation historique à la recherche de traces mnémoniques. Des images comme des pierres – il s’agit d’interroger la permanence de ce passé dans notre présent et de pressentir à quel point le premier préfigure le dernier.


Le dispositif – toujours le même, toujours parfaitement visible pour le spectateur – consiste à faire coïncider une photographie clandestine et le lieu où elle a été prise, c’est-à-dire retourner à Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Dachau, Milltelbau-Dora ou Ravensbrück et déduire, accompagné par des spécialistes de la Shoah, où pouvait se tenir son auteur, de quel appareil il pouvait disposer pour prendre le cliché et ce qu’il espérait y faire apparaître. À pas aveugles s’entend donc pour le déporté, pour qui l’instant décisif est en fait un instant précipité et la photographie, souvent prise à l’aveuglette, un fragment du réel volé au silence et à la mort. Mais ces mots valent également pour le cinéaste qui remonte au fil de l’enquête, pas à pas, par tâtonnements, un champ invisible, un fossé qu’il semble, pour la première fois, possible de franchir. Entre les deux, un même espace géographique, on l’a dit, et des questions techniques : l’instant de la journée, la position du soleil, la distance au sujet, la focale utilisée. Une recherche sensible du temps perdu, dans laquelle Christophe Cognet guide, en même temps qu’il le prévient, son spectateur. La pellicule seule ne dit rien, c’est à l’observateur de la faire parler – à pas aveugles, conjurer le mutisme des images.

Cohabitations fantômes

En juxtaposant l’image passée et la réalité présente, par un jeu de surimpression et de transparence, le documentaire replace la photographie arrachée au camp, dont l’aura est à nulle autre pareille, au milieu de toutes les autres images définitivement manquantes, semblables à des douleurs fantômes. À moins que nous soyons devenus nous-mêmes les fantômes de ces images, comme le suggère une troublante séquence du film, dans laquelle les visiteurs des camps déambulent sans en avoir conscience, à pas aveugles, aux côtés des silhouettes évanescentes, mais persistantes, des déportés. Puisque notre cécité ne sera jamais épuisée, puisque la nuit et le brouillard ne seront jamais dissipés, cette fugace cohabitation n’est pas le moindre des miracles du cinéma.


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le 20 avr. 2026

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