A Second Life
6.1
A Second Life

Film de Laurent Slama (2025)

Le nouveau film de Laurent Slama conjugue un « pitch » original et attrayant pour quiconque a été éduqué au cinéma d’auteur par les belles promenades à travers Paris de notre très cher Eric Rohmer, avec une distribution intrigante. Le contexte de l’histoire de A Second Life, c’est le jour de l’ouverture des JO de Paris, et un tournage « sauvage » dans les rues de la capitale, qui tire parti de l’atmosphère de liesse générale et du brassage cosmopolite des JO. Les interprètes principaux, ce sont Agathe Rousselle, peu présente à l’écran depuis « la bombe » Titane, et l’excellent Alex Lawther, révélé par The Imitation Game, puis par la série The End of the F***g World. Intriguant, non ?

Du fait de la relative rugosité (ou pauvreté, selon les standards de l’industrie) de sa forme, découlant des contraintes de tournage, la critique (US en particulier) a rapidement classé A Second Life dans le genre « mumblecore », voire « post-mumblecore », histoire de raffiner encore un peu l’étiquetage critique. Le type de classement qui laissera indifférent le cinéphile français, qui pourra, lui, plus facilement associer le film de Slama à des références « Nouvelle Vague ».

Pourtant, A Second Life n’a rien non plus de commun avec la liberté que l’on pouvait ressentir à l’époque des grands films godardiens, rivettiens ou rohmériens : c’est que son sujet est la dépression, mais également l’inadaptation à un monde moderne impitoyable. Déprimée, Elisabeth (Rousselle) l’est au point d’avoir renoncé in extremis au suicide. Américaine accablée par une rupture amoureuse, souffrant d’une semi-surdité handicapante, elle joue son droit de rester en France sur la réussite d’une période d’essai dans un travail qu’elle déteste… et qu’elle exerce mal. Autour d’elle, dans le grand chaos du déferlement des touristes sur Paris, ville des J.O., se jouent les combines minuscules et permanentes du quotidien : agences louant des appartements hors de prix, ou, face à elles, locataires abusant de toutes les opportunités pour moins payer. Alors que Paris rayonne littéralement sous le soleil, le monde d’Elisabeth est uniformément gris, et qui plus est, soit trop bruyant quand elle active ses prothèses auditives, soit trop assourdi quand elle ne les a pas : bref, un monde hostile.

Mais ce jour-là, sa route va croiser celle d’un drôle de zigoto aux cheveux roses, plein d’énergie juvénile et prêt à sourire à toute personne qu’il croise, Elijah (Lawther, tour à tour solaire et bouleversant). Ce qui va advenir, heureusement, ne correspondra pas aux clichés que l’on croit voir venir, et le chemin vers un tout petit rayon de lumière sera long (… même si le film dure moins d’une heure vingt !).

Tout n’est pas parfait dans ce A Second Life : on peut trouver par exemple que la parabole sur la lumière des Nymphéas de Monet, peint par un artiste qui perdait la vue, n’est pas légère, légère. Certains passages ne sont pas passionnants non plus, ce qui est un comble pour une durée aussi courte. Pourtant, on sort du film convaincu par pas mal de qualités non négligeables… La représentation sensorielle de la malentendance est efficace, le film insistant sur l’opposition indécidable entre l’angoisse de mal entendre et la protection paradoxale que la surdité offre face à la violence du monde. La « présence » de Paris à l’image (et au son, donc) est remarquable, nous remémorant que la ville, surtout en période très animée, ressemble à une sorte d’organisme vivant, qui tour à tour oppresse et stimule.

A la frontière entre naturalisme documentaire et faux conte romantique, sans négliger pour autant le constat « politique » de l’incroyable violence de la société (on pense par exemple à la proposition – probablement malhonnête – d’un emploi mirifique faite à Elisabeth, mais aussi au fameux système de notation par les clients du service qui détermine le futur professionnel de la jeune femme), A Second Life nous rappelle qu’on peut faire un cinéma « différent ». Un cinéma qui nous parle avec justesse et empathie de nous, de nos craintes, de nos malaises les plus indicibles.

[Critique écrite en 2026]

https://www.benzinemag.net/2026/06/10/a-second-life-de-laurent-slama/

Eric-Jubilado
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le 10 juin 2026

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