La grâce au milieu des ruines
Pour son premier long métrage, Pier Paolo Pasolini frappe d'emblée très fort. Avec Accattone, il s'inscrit dans l'héritage du néoréalisme italien tout en s'en éloignant radicalement. Là où ses prédécesseurs cherchaient avant tout à montrer la réalité sociale, Pasolini la sublime en lui donnant une dimension presque sacrée. Son regard sur les marginaux est à la fois brutal, tendre et profondément poétique.
Accattone est un petit proxénète des faubourgs romains qui vit de combines et de l'exploitation des femmes qui l'entourent. Lorsque sa principale source de revenus disparaît, il tente maladroitement de gagner sa vie autrement, sans jamais parvenir à trouver sa place dans une société qui ne lui offre aucune perspective.
Franco Citti, dans son premier rôle, impose une présence extraordinaire. Son visage marqué, sa démarche nonchalante et son regard oscillant entre arrogance et résignation composent un personnage difficile à aimer, mais impossible à mépriser. Pasolini ne cherche jamais à l'idéaliser : Accattone est souvent lâche, égoïste et violent, mais il demeure profondément humain.
Ce qui distingue immédiatement le film, c'est sa mise en scène. Les terrains vagues, les banlieues poussiéreuses et les rues populaires de Rome deviennent sous la caméra de Pasolini des lieux presque mythologiques. Les cadrages, les ralentis et la solennité de certains mouvements donnent à ces existences misérables une dignité inattendue.
Le choix de la musique de Jean-Sébastien Bach est sans doute l'idée la plus audacieuse du film. Associer des œuvres sacrées à la vie de petits délinquants aurait pu sembler provocateur. Au contraire, cette musique élève les personnages sans jamais nier leur réalité. Pasolini semble affirmer que la beauté et la grâce appartiennent aussi à ceux que la société regarde avec mépris.
Accattone est également un film profondément religieux, bien que son héros soit loin d'être un saint. La culpabilité, la souffrance, le sacrifice et la rédemption traversent tout le récit. Pasolini ne filme pas un criminel, mais une âme perdue, incapable de s'adapter au monde moderne et marchant presque inconsciemment vers son destin.
Le rythme contemplatif et l'absence de concessions peuvent déconcerter. Pasolini refuse le spectaculaire comme le misérabilisme. Il préfère observer les gestes, les silences et les regards, laissant au spectateur le soin de juger — ou plutôt de renoncer à juger.
La fin, d'une simplicité bouleversante, résume toute la philosophie du film. Elle ne cherche ni à absoudre ni à condamner Accattone, mais à lui offrir une forme de paix que la vie lui avait toujours refusée.
Accattone est un premier film d'une maîtrise impressionnante. Pier Paolo Pasolini y affirme déjà un regard unique, où la poésie, la spiritualité et le réalisme social se rejoignent pour donner naissance à une œuvre âpre, magnifique et profondément humaine.