Le concept est là. Des pluies acides qui ravagent la France, une famille recomposée en fuite, le quotidien dissous par la catastrophe. C'est du cinéma de genre français avec des ambitions — Mais voir une idée de départ n'est pas écrire un film.
Le premier problème, et il est rédhibitoire : personne ne semble avoir défini les règles du jeu. Qu'est-ce que l'acide dissout exactement ? La réponse du film : ce qui sert le plan suivant. Les maisons s'effondrent — efficace. Les voitures résistent à peu près — pratique pour se déplacer. Le jogging de Guillaume Canet ? Indestructible. Les mains des personnages traversent le film sans une égratignure — pourtant la première chose qui serait brûlée. Les arbres sont nickels, les berges aussi, le pont s'effondre par le haut pendant que ses pieds baignent dans l'eau acide sans broncher. C'est du catastrophisme à la carte — le danger apparaît et disparaît selon les besoins du scénario, pas selon une logique interne cohérente. Résultat : on passe le film à faire le contrôle qualité plutôt qu'à avoir peur.
Sur la forme, c'est également en difficulté. Le sound design oscille en permanence entre ambiance et diégèse sans jamais trancher — on ne sait plus si le bruit assourdissant du pont fait partie du monde ou de la partition émotionnelle. Eisenstein avait théorisé dès 1925 que l'émotion naît de la collision son/visage — ici le pont grince à réveiller les morts et les personnages traversent comme s'ils allaient chercher le pain. Pas un regard, pas une crispation. La tension s'évapore avant d'exister.
La structure est une succession de checkpoints sans dramaturgie réelle — un lieu, puis un autre, puis un autre — dont le moteur est le caprice d'un homme qui veut rejoindre sa petite amie à peine caractérisée, ignorant délibérément la solution proposée par son beau-frère parce qu'il ne l'aime pas. On appelle ça de l'ego. Le film appelle ça un arc choix cornélien.
Ce qui nous amène au deuxième problème, peut-être le plus révélateur. Le film compte un homme et quatre femmes dans son casting principal — son ex, sa nouvelle compagne, sa fille, une inconnue qui l'héberge. Résultat au test de Bechdel : zéro. Pas une seule conversation entre deux femmes sur un sujet autre que le personnage de Canet. Quatre personnages féminins qui n'existent qu'en orbite d'un homme qui fait des choix désastreux, ignore les avis contraires, impose sa logique à tout le monde — et que le film regarde avec une indulgence qu'il n'a pas méritée. Dans la vraie vie on appelle ça de la toxicité ordinaire. Dans Acide on appelle ça un père qui fait ce qu'il peut.
La Brume avec Romain Duris n'était pas parfaite — mais elle avait une tension qui fonctionnait. Ici la catastrophe reste à l'extérieur du film. On la voit, on ne la ressent jamais.