Comme Mondo Cane, Jacopetti se relance dans un documentaire dit Mondo mais cette fois tourné sur le continent africain.

Mondo Cane était un condensé d'images assez improbables filmées ça et là sur la terre avec un commentaire assez cynique, ironique quasi misanthrope du réalisateur donnant un angle et un ton à ses images. Pour son époque, le choix opéré dans les images misait sur les plus choquantes et macabres, illustrant donc le texte qui pointe vers la conclusion que l'on vit dans un monde de chiens. Il y avait déjà dans Mondo Cane un regard très colonialiste, à ne pas s'y méprendre, mais comme il en foutait dans la gueule à tout le monde, occidentaux compris, ça passait encore. Cette fois, en visant spécialement le continent africain, le cynisme du documentaire se transforme bien vite en petite œuvre bien raciste comme il faut. En fait, le racisme y est si pur que c'est surprenant.


Mais Africa Addio, s'il est incontestablement une œuvre raciste Africa Addio en est une, est bien plus ambiguë que ça. Laissez-moi m'expliquer.


Le commentaire posé sur les images est clairement dans une vision pro-coloniale. L'ordre des blancs, symbolisé dans cette scène où le tribunal avec un juge blanc qui s'attaque au cas d'un homme noir, sous le portrait et le regard de la reine, et le condamne aux travaux forcés à vie, est censé représenter l'ordre et la justice. Le blanc civilise le noir. Certes, dans ce regard colonial, le noir est partout le même sur le territoire africain ; pas tant de nuances politiques et historiques à ce niveau là, il est vrai le film est essentialisant. Mais en tout état de fait, ce que les images montrent, c'est un blanc qui ne parle pas la langue du bled où il se trouve et qui condamne un noir aux travaux forcés, autrement dit, à l'esclavage.

L'ambiguïté du film est la période et le moment qu'il filme : la décolonisation. En outre, le film nous dit : voici ce qu'il se passe quand l'homme blanc s'en va et retire ses structures et son pouvoir, c'est la sauvagerie. Mais précisément ; en montrant et en filmant la décolonisation, la caméra capture quand même des choses qui ne sont pas assez dites, encore moins montrées. La présence de troupes françaises, anglaises et américaines après les indépendances (mais cette fois, sous forme de milices ou de mercenaires), la violence bien sûr de ce moment historique, et une certaine bêtise de l'homme blanc avec ses safaris à la con (d'ailleurs, filmer les animaux participe d'une véritable vision assez holistique de Jacopetti, peu de documentaires intègrent finalement le traitement des animaux dans des séquences plus politiques).


Et paradoxalement, si on écoute bien le documentaire, on remarque néanmoins que Jacopetti a une finesse dans sa lecture historique des évènements. En effet, les massacres qu'il filme en avion, il les attribue bien au contexte de la colonisation, et c'est répété à plusieurs reprises.


C'est ce qui rend le documentaire assez précieux malgré son racisme : Jacopetti est bien conscient de filmer un événement historique, sauf que son regard, qu'il prétend neutre, est orienté à mort dans le sens du regard colonial. Et son commentaire cynique lance parfois des vérités qui, aujourd'hui, ne s'entendent que dans la bouche de penseurs ou chercheurs décoloniaux. Et en filmant cet événement, il est obligé d'en donner une lecture historique, qui s'avère biaisée, raciste, mais qui montre aussi certaines choses qu'on aurait pas voulu voir. Pour le dire un peu vite fait, c'est un regard colonialiste qui s'assume, avec la vérité qu'il doit porter et défendre, et qui, parfois, parait a l'image au dépend du réalisateur.


Dans les discours d'extrême droite aujourd'hui, aucun n'évoque finalement la colonisation de façon aussi précise que Africa Addio. Pourquoi ? Parce qu'ils l'idéalisent et n'y connaissent rien. L'extrême droite est historiquement paresseuse, Jacopetti est historiquement contraint. Grande différence. Là, en se frottant au terrain, et à la décolonisation, le regard colonial d'Africa Addio est plus précis, plus juste dans ce qu'est l'horreur des colonies, même si c'est pour défendre ce système. En outre, si le propos du film est abject, si les images sont abjectes, du point de vue de l'histoire, on touche quand même à quelque chose. Un regard colonial assumé, qui doit se confronter à son œuvre et à son malaise. Donc, oui, c'est un documentaire qui suinte le racisme de tout ses pores, à n'en pas douter, mais qui, confronté à un tel sujet, nous dit énormément de choses.


Le montage du film est à ce titre extrêmement parlant : c'est un pur montage colonial où les animaux servent aussi à animaliser l'homme, bien qu'ici la couleur de peau ne fassent pas tant l'objet de cette animalisation - on retrouve déjà cette idée dans Mondo Cane ; l'animal dans ces Mondo est une sorte de repère et une sorte de reflet de la violence humaine générale, peu importe la couleur de peau -. Mais là encore, on montre des bons hommes blancs soignés, prendre soin des bêtes... comme de bons hommes blancs faire des safaris sanglants. Et le montage est intéressant car plus l'homme blanc disparaît du cadre, plus la violence s'y insinue... jusqu'à ce Jacopetti filme une exécution par un blanc d'un homme noir. Présenté comme un rebelle par le commentaire, l'image en elle-même est stupéfiante. Exécuté de sang froid et sans procès, Jacopetti en montre trop, il montre le retour de l'homme blanc, et la violence structurante du colonialisme.


En radicalisant son regard et son idéologie, Africa Addio ne peut pas s'empêcher de montrer que la colonisation est purement et simplement violente, et qu'on est loin du fameux temps béni des colonies que seuls des nostalgiques menteurs et faussaires osent encore chanter. Voyeur, il est évident que le film se complet à montrer du choc pour du choc, anticipant un tas d'autres merdes que le net et des trucs genre Faces of Death vont imiter. Mais Jacopetti et ses mondo s'en distinguent néanmoins par son cadre, et son idéologie misanthrope et jusqu'au-boutisme qui en fait un documentaire historique fascinant : une fois que nous avons dit que Africa Adido est raciste, nous n'avons pas dit grand-chose malheureusement. Il l'est. Mais que nous dit ce racisme ? Que défend-il ? Ce qu'il ne peut pas cacher, la violence des images, la violence de la colonisation. Et cette simple vérité, combien de discours osent aujourd'hui admettre cette évidence ?

Ji_Hem_
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le 25 janv. 2026

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