Quand on revoit les films si loin de nos premieres visions, celles des années 70, on ne réagit pas de la même façon aux histoires qu'ils nous racontent.
J'ai un vague souvenir d'avoir été déçu il y a longtemps par le stupéfiant final "Il est à Montpellier, Vergeat !" alors qu'aujourd'hui j'ai éclaté de rire, le trouvant exactement placé comme il faut, non seulement comme une punchline bravache du policier joué par Lino Ventura mais comme la meilleure réponse pragmatique et même éthique à la situation.
En même temps, c'était en 1975 d'une modernité incroyable de contrecarrer ainsi les codes du polar (qui auraient poussé à ce qu'on quitte le film sur une prouesse de flic, prélude aux punitions du tueur et du politicien - sans doute ce que, plus jeune et même infantile, j'attendais avec panurgisme).
En revoyant Adieu Poulet (1975) de Pierre Granier-Deferre juste apres Dernier Domicile Connu (1970) de José Giovanni, une difference dans la realisation et la direction d' acteurs saute aux yeux.
Autant Lino Ventura est mal habillé par Giovanni du même costume marron et d'un chapeau ridicule dans la plupart des scènes au point de presque tuer le charisme naturel de l'immense acteur, autant avec Granier-Deferre, on est heureux de suivre les mouvements élégants de ce visage massif et de ce corps trapu qui à la fois captent l'attention dans toutes les scènes mais qui savent en même temps mettre en valeur le jeu extraverti et faussement décontracté de son comparse efflanqué Patrick Dewaere.
Chez Giovanni, la générosité d'acteur de Lino donnait aussi, quand même, de l'éclat à son duo avec l'innocente fliquesse jouée par Marlene Jobert, ce qui sauvait les pérégrinations laborieuses d'une enquête policière ardue, faite par un commissaire relégué en banlieue par suite de la connivence de sa hiérarchie avec les puissants. (La même connivence sera traitée dans Adieu Poulet avec la tentative de reléguer le flic gêneur de Rouen à Montpellier).
Mais chez Giovanni, la réalisation est contrastée. Les rares scènes d'action sont d'une platitude incroyable, comme ce générique qui montre un tueur en cavale qui abat les passants devant lui comme des cibles mécaniques défilant dans un champ de foire, et qui est finalement stoppé par les tirs de Lino en Dirty Harry figé, à la démarche hiératique : on est alors à deux doigts de laisser tomber le film. Mais plus tard (vers le milieu du film) on est saisi par un passage à tabac méhodique, pesant, qui fait sentir la violence des coups portés dans la chair du policier par la bande de malfrats (dirigés par Michel Constantin) et de ceux qu'il rend : ce guet-apens est un excellent moment de thriller, inattendu.
Chez Granier-Deferre, la réalisation est au contraire bien huilée, captivante de bout en bout, avec une enquête qui a en elle du Bullit (sans son extrême complexité) : recherche d'un tueur, poursuite dans l'hopital, subterfuge du cadavre caché, anatagonisme du policier, du politique et de la hierarchie.... Bon, le slapstick avec Domique Zardi etait de peut-être de trop mais on ne refuse pas un clin d'oeil.
Pense-t-on à Henri Verneuil seulement parce qu'il est bien réalisé ? Peut-être aussi qu'en arrière-fond on a le souvenir du duo Gabin-Delon de Mélodie en Sous-Sol : ce n'est pas que le duo Ventura-Dewaere lui ressemble mais parce qu'il est aussi une magnifique combinaison de cinéma, et parce que dans les deux films la fin est un peu amère, un peu ironique, un peu rassurante et qu'elle nous laisse heureux de tout l'ensemble.
Voilà, il ne vient à l'esprit que des comparaisons élogieuses, alors, pour les jeunes qui ne l'ont pas encore vu : c'est à voir et à revoir.