Quand on revoit A la Poursuite d'Octobre Rouge, on ressent à quel point la partie d'échecs à distance est une composante majeure de ce qui nous subjugue dans un film de sous-marins. Le raisonnement déductif et la tromperie de l'autre sont les moteurs de l'action et du suspense. Les autres composantes sont des agréments plus ou moins réalistes, plus ou moins esthétiques, plus ou moins développés, et l'ensemble donnera son cachet singulier à chacun de ces films.
Le chef d'oeuvre de la partie d'échecs grandeur nature, alors entre un sous-marin et un destroyer, reste pour moi Torpilles sous l'Atlantique - The Enemy Below , film inspiré de vrais coups maritimes rapportés par un Commander de la Navy anglaise (Denis A. Rayner) dans son livre éponyme The Enemy Below.
Ici la partie d'échecs se double d'une partie de billards à plusieurs bandes.
Le chef des sous mariniers russe (joué par Sean Connery) commence un jeu destiné à tromper non pas un marin américain homologue mais sa propre hiérarchie politique (le Kremlin).
Il mise sur la compréhension de son double jeu par la hiérarchie américaine, donc sur l'intelligence de l'adversaire théorique, qu'il veut rejoindre amicalement. Il doit la convaincre de son passage à l'ouest, malgré les apparences : celle d'une perte de contrôle d'un sous marinier soviétique devenu fou et dangereux pour tout le monde en particulier pour New York.
Alors se déploient d'autres parties d'échecs secondaires : le jeune analyste de la CIA (joué par Alec Baldwin), qui a la bonne intuition sur le coup, doit convaincre l'organigramme du renseignement et de la Défense, ceux des bureaux, puis celui des officiers de la Navy américaine en patrouille, ceux du terrain (en l'occurence la mer en surface ou en eaux profondes), tandis que le ministre yankee et l'ambassadeur soviétique se servent réciproquement des salades avec des sourires de crocodile entre de prétendues humbles suggestions camouflant des chausses-trappes redoutables.
C'est le cachet particulier de A la Poursuite de Octobre Rouge, ce qui nous tient en haleine, tandis que dans l'eau "les lancers de torpilles" des uns et "les contre-mesures" des autres, classiques, nous semblent moins brillantes tant dans la mise en scène que dans le suspense, si on les compare à d'autres films. Mais à mon avis, McTiernan s'y interesse moins qu'à cette arborescence de tromperies, d'explications retorses et d'argumentaires pour forcer les convictions, dans les deux sens (le vrai et le faux).
Cet exercice étincelant est servi par un casting trois étoiles, qu'on aime beaucoup revoir, de surcroit tout un groupe, composé alors de stars confirmées et de jeunes prometteurs.
J'ai une affection particulière pour Richard Jordan, acteur disparu trop tôt, qui pouvait tout jouer. Ici, il est un policiticien habile du genre qui, dit-il, "s'il n'est pas en train d'embrasser des bébés, c'est qu'il leur vole leurs sucettes", et qui soutient la lecture atypique du jeune analyste malgré le scepticisme des hauts gradés, puis qui sert des boniments en souriant à son correspondant soviétique, lequel lui rend la pareille.
Habituellement, les acteurs qui jouent ces rôle de politiciens ont tous la même tête et ne se renouvellent guère. Lui jouait dans le Yakuza de Sidney Pollack un jeune pistolero tout fou qui devenait sage au prix de sa vie en tombant amoureux de la fille du sabreur joué par le grand Ken Takakura.
C'est le premier Tom Clancy transposé au cinéma, un coup de maître.