After Hours occupe une place particulière dans la filmographie de Martin Scorsese. Adaptation du scénario d'un doctorant en cinéma, le film a été pour le cinéaste un second souffle bienvenu, alors que le tournage de La dernière tentation du Christ rencontrait des difficultés. Et peut-être ce contexte explique-t-il en partie la fougue créative à l'œuvre dans cette comédie kafkaïenne.
After Hours est un film nerveux, tourné en une quarantaine de nuits, qui prend un malin plaisir à malmener son protagoniste masculin, le jeune informaticien Paul Hackett.
Quand on se penche sur la filmographie de Scorsese, force est de constater que les hommes y sont surreprésentés. Peu recommandables, brutaux, torturés, ambivalents... Ce sont des forces de la nature, animés d'un élan vital flirtant souvent avec l'hubris.
Paul Hackett n'est pas de cette trempe d'hommes. Sa descente aux enfers se déroule en une nuit. Et quelle nuit !
Marcy, Kiki, Julie, Gail June... Autant de femmes fatales, mystérieuses ou esseulées qui le malmèneront jusqu'à le réifier, avant que le cauchemar ne prenne fin, au lever du jour. Il opère aussi un renversement farcesque des codes du "male gaze" : le personnage masculin est scruté, examiné et assujetti.
Michael Ballhaus, chef opérateur du film, collaborant pour la première fois avec Scorsese, a joué un rôle important dans la mise en scène de l'ambiance anxiogène qui entoure les déboires du protagoniste. Le personnage est filmé comme une proie victime d'une fatalité burlesque grâce aux travellings latéraux et circulaires. La caméra le suit, le traque et crée un véritable sentiment d'oppression dans ce New York Underground, autre grand personnage du film.
Chaque action du personnage est interrompue. Quand il tente de s'expliquer ou d'entrer en communication, on le dénigre ou on se méprend à son sujet. Rabroué par un guichetier parce qu'il ne peut payer son ticket ou mis en doute par une vendeuse de glace qui voit sa tête mise à prix, sa parole est sans cesse entravée.
Plus le film avance, moins il parlera, jusqu'à être totalement réduit au silence. Cyclique, le film se clôture là où il avait démarré, sur le lieu de travail de Paul.
Toutes ces péripéties étaient-elles le fruits de son imagination ? Les a-t-il vraiment vécues ? Est-ce nous, spectateurs, qui ne pouvons nous résoudre à les considérer comme réelles ?
Le propos du film porte plutôt sur le sentiment d'angoisse, l'absurdité, mais aussi la solitude et l'impuissance masculine, renforcé par le rythme effréné. A l'issue d'After Hours, c'est comme si tout ce que nous avions vu n'avait pas eu lieu, comme si une parenthèse déjantée se fermait. Et c'est Paul Hackett, marionnette expérimentale, qui en aura fait les frais, pour le plus grand plaisir (sadique) du spectateur.
J'en ai fait une petite vidéo sur une chaîne amateur dédiée au cinéma : https://youtube.com/shorts/tQSw6KMTe3M?feature=share