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Un titre d'une farouche ironie
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le 5 janv. 2011
Bienvenue sur Ciné-Sophia, c’est le moment de sortir la toge des grands jours, Aujourd’hui, nous allons parler d’Agora, un film qui démontre qu’au IVe siècle, faire de la philosophie en public était à peu près aussi sûr que de traverser l’A13 en trottinette électrique : techniquement possible, mais statistiquement discutable.
Dans Agora, Alejandro Amenábar nous emmène dans l’Alexandrie du IVe siècle, époque où l’on pouvait encore débattre de cosmologie le matin et participer à une émeute religieuse l’après-midi.
Une époque finalement moins éloignée de la nôtre qu’on aimerait le croire.
Au centre du récit se trouve Hypatie, philosophe, mathématicienne et astronome. Elle cherche à comprendre le mouvement des astres tandis que le reste de la société semble surtout préoccupé par le mouvement des foules. D’un côté, l’enquête rationnelle ; de l’autre, la certitude collective. Le conflit est posé.
Amenábar construit ainsi une véritable méditation sur un thème très platonicien : la tension entre la connaissance et l’opinion. Platon distinguait la doxa (l’opinion) de l’épistémè (le savoir).
Dans Agora, la foule semble avoir lu le premier mot et sauté le second.
Hypatie, elle, passe son temps à vérifier ses hypothèses, à douter, à corriger ses erreurs. Autrement dit, elle adopte une attitude que Karl Popper aurait applaudie : une théorie n’est pas sacrée, elle doit pouvoir être remise en question.
Le problème, c’est que les fanatiques du film pratiquent une autre méthode scientifique : ils connaissent déjà la réponse avant même de poser la question.
Spoilers : dans l'histoire humaine, la doxa a tendance à parler beaucoup plus fort que l'épistémè, surtout quand elle a des armes dans les mains.
L’un des concepts philosophiques les plus présents dans Agora est donc celui de la liberté de pensée. Hypatie incarne une figure presque socratique. Comme Socrate, elle dérange moins par ce qu’elle affirme que par son obstination à interroger les évidences. Comme Socrate également, elle découvre qu’une société peut célébrer la vérité en théorie tout en éliminant ceux qui la cherchent en pratique.
Les siècles passent, les méthodes de censure changent, mais l’idée générale conserve une remarquable stabilité.
Le film explore aussi ce que Hannah Arendt appellera beaucoup plus tard la destruction de l’espace public. L’agora grecque était précisément le lieu du débat et de la confrontation des idées. Chez Amenábar, cet espace se transforme progressivement en champ de bataille idéologique. On ne discute plus ; on s’identifie à un camp. On ne cherche plus à comprendre ; on cherche à gagner. Aristote aurait probablement demandé un modérateur. Personne ne l’aurait écouté.
Visuellement, le réalisateur renforce cette réflexion par ses célèbres plans qui s’élèvent dans le ciel. Plus la caméra prend de la hauteur, plus les querelles humaines paraissent minuscules. C’est presque une leçon stoïcienne. Marc Aurèle répétait qu’il fallait regarder les affaires humaines depuis les hauteurs pour en mesurer la vanité. Amenábar semble lui répondre : « Très bien, Marc, mais regarde quand même ce qu’ils sont capables de faire à une bibliothèque. »
Car il y a aussi dans Agora une réflexion sur la fragilité du savoir. La destruction de la bibliothèque d’Alexandrie devient le symbole d’une vérité dérangeante : la civilisation est beaucoup plus réversible qu’on ne le croit. Il suffit parfois de quelques certitudes absolues pour réduire des siècles de connaissances en cendres. Friedrich Nietzsche observait que les convictions sont souvent des ennemies plus dangereuses de la vérité que les mensonges. Le film semble avoir pris cette phrase comme note d’intention.
Pourtant, Agora n’est pas un simple plaidoyer pour la science contre la religion. Ce serait trop facile. Le film parle surtout du rapport humain à la vérité. Pourquoi préférons-nous parfois une réponse rassurante à une question difficile ? Pourquoi le doute, pourtant moteur de la connaissance, est-il si souvent vécu comme une faiblesse ? Hypatie doute constamment ; ses adversaires jamais. Le spectateur comprend vite laquelle des deux attitudes est la plus noble et laquelle est la plus dangereuse.
Le paradoxe final est cruel : Hypatie cherche à comprendre les lois qui gouvernent les étoiles alors que les hommes autour d’elle demeurent incapables de gouverner leurs passions. Immanuel Kant aurait peut-être parlé de « sortie de l’état de minorité ». Dans Agora, beaucoup semblent avoir préféré y rester, avec abonnement renouvelable automatiquement.
Au fond, Amenábar signe moins un péplum historique qu’une tragédie philosophique. Il rappelle que la barbarie ne commence pas lorsque les livres brûlent. Elle commence lorsque quelqu’un décide qu’il n’est plus nécessaire de les lire.
Et c’est précisément ce qui rend Agora si inconfortablement actuel.
Entre la quête d’Hypatie et le vacarme de son époque, il y a dix-sept siècles. Entre le vacarme de son époque et le nôtre, beaucoup moins.
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