Bienvenue sur Ciné-Sophia. Sortez vos calepins, rangez vos illusions, et partons pour la Corée du Sud.
Avec sa série Le garçon du dernier rang, le réalisateur Kim Kyu-tae vient d'offrir à la plateforme au N rouge une magistrale leçon de sadisme intellectuel.
Adapté de la pièce de Juan Mayorga (que François Ozon avait déjà frelatée en thriller bourgeois dans Dans la maison), ce k-drama en six épisodes pousse le concept de la mise en abyme jusqu’à la fracture crânienne.
Voici notre autopsie philosophico-sarcastique d’un naufrage académique magnifiquement filmé.
Prenons Heo Mun-oh (incarné par un Choi Min-sik, notre Old Boy, merveilleusement léthargique). Ce cher professeur de littérature à l'université est l'incarnation vivante du ressentiment.
Vingt ans qu'il n'a rien écrit, dévoré par le succès insolent de son camarade de promo et par un vieux crush jamais digéré. Sa vie est un désert. Puis surgit Lee Kang, l'étudiant fantômatique du dernier rang, pur génie de l'ingénierie et de la manipulation, qui commence à lui remettre des rédactions narrant par le menu le quotidien de la famille d'un camarade de classe.
Jean-Paul Sartre aurait adoré. Dans L'Être et le Néant, notre philosophe national nous explique que l'Autre est celui qui me regarde et me fige sous son regard.
Ici, Kim Kyu-tae inverse joyeusement la donne : c'est le professeur qui croit figer l'élève en corrigeant sa copie, alors que c'est l'élève qui, par son récit, invente la réalité du professeur.
Mun-oh, en lisant ces textes, devient le voyeur absolu. Il est comme l'homme sartrien qui regarde par le trou de la serrure : il n'existe que par le vice de ce qu'il observe. Manque de chance, la serrure est un miroir déformant tendu par un gamin de vingt ans.
Dès que Lee Kang appâte le professeur avec ses récits piquants, la boussole morale de Mun-oh ne perd pas seulement le nord, elle s'asphyxie. Pour obtenir la suite de l'histoire, notre digne universitaire va jusqu'à voler les sujets d'examens d'un collègue. C'est le grand retour du mythe deFaust, d'ailleurs explicitement salué par un exemplaire du chef-d'œuvre de Goethe dans le final de la série.
Mun-oh vend son âme, non pas à Méphistophélès pour retrouver sa jeunesse, mais à un adolescent en sweat-shirt pour retrouver son inspiration.
Si Immanuel Kant avait été assis à côté de nous devant son écran, il aurait probablement jeté sa tisane au visage du téléviseur. Rappelons le principe de l'Impératif Catégorique kantien : « Agis uniquement d'après la maxime grâce à laquelle tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. »
Voyons voir : si tous les professeurs d'université se mettaient à cambrioler les bureaux de leurs confrères pour alimenter les fantasmes de leurs élèves du fond de la classe, le système éducatif coréen s'effondrerait encore plus vite qu'un château de cartes sous un typhon.
Mun-oh traite l'étudiant (et les récits de l'étudiant) comme une fin en soi, et sa propre dignité comme un simple moyen.
Kant valide le thriller, mais il met un zéro pointé en morale.
Le grand twist — car K-drama oblige, il faut que le spectateur se sente un peu idiot au bout de six heures — c'est que Lee Kang a tout inventé. Ou presque. Ses incursions perverses dans la vie de la haute société n'étaient qu'un piège grossier destiné à détruire méthodiquement la vie du professeur par pure vengeance d'enfance.
Bienvenue chez Jean Baudrillard et sa théorie des Simulacres et Simulation. Le texte de l'élève ne reflète pas la réalité ; il crée une hyperréalité qui remplace le réel pour le professeur. Mun-oh détruit son mariage, perd son job et ruine sa réputation pour une fiction. Il s'est noyé dans l'encre d'une page blanche.
Le plus ironique ? La scène finale. Mun-oh est déchu, il travaille dans une librairie (le comble du déclassement pour un mandarinale, le paradis pour un poète raté), et le gamin revient lui proposer de « reprendre les cours ». Et là, les yeux de Choi Min-sik s'illuminent à nouveau. L'aliénation est totale. Le professeur est devenu dépendant du simulacre, préférant une manipulation bien écrite à la fadeur d'une vie sans histoires. Aristote disait que la tragédie purge les passions (catharsis) ; chez Kim Kyu-tae, la tragédie ne purge rien du tout, elle relance juste le bail pour une saison 2.
En conclusion, Le garçon du dernier rang prouve une chose : mieux vaut s'asseoir au premier rang et s'ennuyer fermement avec des statistiques plutôt que de chercher le génie littéraire au fond de la classe.
C'est excellent pour la tension nerveuse, beaucoup moins pour la retraite des enseignants.