3
le 10 mai 2026
SuivreRincé!
Mais pourquoi ai-je regardé ce film? Vous ne le devinerez jamais, petits canaillous !J'ai deux raisons.La première est la suivante ce qui est déjà un paradoxe car seule la seconde peut suivre la...
Alice est une bizarrerie et c'est ce qui fait son charme. Imaginez une ambitieuse comédie musicale produite internationalement durant les eighties. Mais aux accents pop sixties et assez bricolée.
Paradoxal non ?
Et qui n'a jamais été diffusée en France. Le film est en anglais et il n'y a pas eu de VF. Aussi j'ai découvert l'objet dans un DVD paru en 2015, accompagné d'interviews de l'actrice principale et du compositeur qui nous explicitent un tant soit peu le paradoxe.
Voilà l'histoire. Pologne, 1976. Jacek Bromski, jeune étudiant en cinéma, à l'idée de faire une adaptation cinématographique d'Alice au pays des merveilles sous forme de comédie musicale. Il en parle à son ami musicien Henri Seroka afin qu'il en soit le compositeur.
Seroka ? Un Belge d'origine polonaise qui, profitant de son physique alors juvénile d'ado romantique, avait commencé une carrière de chanteur de variété en France et, peut-être un peu déçu, se tourne vers la musique de film, car il compose.
Ils bossent sérieusement et sortent une maquette musicale sur cassette qu'il portent à des producteurs de cinéma anglais qui disent banco !
La mécanique d'une production internationale, anglo-belgo-polonaise se met en place. Peut-être inquiets de la jeunesse de Bromski, on lui associe Jerzy Gruza, un ainé qui a déjà une petite carrière. Il y aura d'autres partenaires pour le scénario et les lyrics.
En France on trouve Jean-Pierre Cassel, acteur, danseur et chanteur, rompu à la comédie musicale et une actrice de 25 ans qui a déjà 5 longs métrages dans son CV, Sophie Barjac. L'Angleterre amène un casting respecté : Suzannah York, Paul Nicholas et produira la musique ce qui est un gage de qualité. C'est la vedette pop anglaise Lulu qui doublera Sophie Barjac. En Pologne où l'on tournera, on mobilise un orchestre symphonique, plusieurs compagnies de danse et une de mimes. On recrute Witold Sobociński, chef opérateur confirmé des déjà grands réalisateurs polonais. Il y a un second dir. phot. Alec Mills, qui fera une belle carrière.
A ce sujet, évacuons un pb. Il faudrait voir le film en salle. Car la qualité des images du DVD est dégueulasse. C'est bien simple, c'est moins bon que les interviews. Pourtant on voit que certains plans sont travaillés, mais d'autres moins. Parfois les noirs sont enterrés, on dirait qu'il faut étalonner. Les couleurs bavent, comme s'il avaient tiré le DVD d'une VHS pourrie.
Cela mis à part, impressionnant, non ? Et alors, ça donne quoi ? Je vais vous le dire et aussi comment ça s'est passé.
Un mot qui revient souvent dans l'interview de Barjac (2016), c'est "hiatus". Au sens de décalage qui marque une différence. Barjac pointe fort justement le gouffre qui existait entre l'Ouest et l'Est de l'Europe avant la chute du Mur. Là-bas, absence de liberté, isolement international et précarité économique. En conséquence un retard sur les tendances. Effectivement, je n'ai pas du tout retrouvé mes années 80. En gros les Polonais vont nous faire Quatre garçons dans le vent (1964), alors que nous en étions alors à Stop making sense (1984).
La musique va de l'excellent au bien sympathique. On est dans un pop anglaise insouciante néo Beatles, qui m'évoque celle qui fit Ed Welsh pour Elle court, elle court la banlieue (1973). Parfois un peu trop édulcorée à mon goût par des violons classiques. Ce n'est pas un hasard si Seroka a travaillé, ailleurs, avec Saint-Preux. Les voix ont du caractère. De nombreux duos chantés font office de dialogues, on a des monologues musicaux, des scènes où le soliste est accompagné de cœurs dansants (la compagnie de mimes). Mission accomplie.
En 2015 Seroka estime que la coprod. ne leur a pas laissé le temps d'aboutir le scénario. Je ne lui fais pas dire. Il y a des incohérences. Un exemple : mais pourquoi donc le Chapelier fou n'est-il ni chapelier, ni fou ? Il y a certes une ligne directrice mais tellement d'apartés. Les auteurs s'en sont donné à cœur joie pour développer musicalement les situations, même si elles sont anecdotiques et n'ont aucun lien organique avec le scénario. Ainsi un excellent duo, dans un taxi, entre Alice et le chauffeur qui exploite l'idée d'une rencontre sans lendemain entre deux inconnus, dans un cadre convenu. Plus tard il y aura une scène charmante où Alice rencontre un fleuriste (Seroka lui-même) qui peint des roses blanches en couleurs pour faire un bouquet mélangé ! Ainsi s'installe une ambiance de fantaisie et de gratuité qui contamine tout le scénario, dont l'histoire n'a plus d'importance. Cela est renforcé par un nombre incalculable de situations, de lieux et d'actions.
Mais cette fantaisie n'est pas toujours délibérée.
Problème de prod, le tournage n'est pas terminé alors que Barjac doit répéter à Marseille pour le théâtre. Qu'à cela ne tienne ! Le tournage, commencé en Pologne, se poursuit à Marseille. Vous connaissez la technique des clips qui consiste à filmer la même chanson dans des lieux différents puis à passer d'un lieu à l'autre. Elle est, par la force des choses, exploitée à fond. Entre deux paroles nous voici sur le port de Marseille !
C'est assez bricolé. A Marseille, les moyens ne permettent pas de faire des scènes du rue avec des figurants, alors on intègre les badauds, qu'on met en valeur. Ailleurs, Cassel interprète le Lapin, un homme d'affaire sur lequel un ennemi a mis un contrat de meurtre. Assez logique : c'est la chasse au lapin. Il fait son jogging habillé d'un survêt blanc. Encore logique : un lapin blanc, quoi ! Le tireur fait feu et mouche. Au montage on insère un plan serré où Cassel, touché, se cabre en arrière. Problème : dans ce plan il porte une chemise de ville bleue. On peine à trouver une justification, même s'il apparaitra que ce n'est qu'un rêve. Ont-ils pensé qu'on n'y verrait que du feu ? Ce faux raccord est digne d'une nanar.
Plus tard le Lapin cherche le domicile d'Alice. Sur une place marseillaise, il demande son chemin à une concierge. L'anecdote justifie pour les auteurs un numéro chanté et dansé. Lorsque Demy fait danser Gene Kelly dans une rue de Rochefort, il a fait repeindre les maisons et la caméra est parfaitement placée. Là, malgré des mouvements de caméra pleins de bonne volonté, cela tient du reportage sur une flash mob. Ce pauvre Cassel, au demeurant très méritant de ses modèles américains, gambille comme un fou puis fait des sauts élevés. Malheureusement la caméra révèle le trampoline qui l'assiste. A côté, une échelle est posée là dont on ne comprend pas l'utilité. Oubliée par un technicien ? Au mieux, la concierge faisait les carreaux ? Ah ! Fallait le dire.
Maintenant, on subodore des références : les opéras rock de Ken Russel pour les costumes tapageurs, les personnages caricaturaux, les décors kitsch, les mises en scène outrancières. Un exemple : Alice, dans un moment de déprime, cède à la tentation de la drogue (tel Tommy dans le film homonyme). S'en suivent des scènes hallucinantes de kitscherie. Ken Russell est battu ! Elle se retrouve dans une boîte disco où je n'aimerais pas mettre les pieds, ce qui s'enchaîne improbablement avec une parodie de l'ancien régime où elle est condamnée à mort et menée en charrette au billot, dans une scène de lynchage nocturne qui me rappelle étonnement celle de The Great Rock'n'Roll Swindle (1980). Cependant elle est sauvée par un hélicoptère qui malencontreusement explose. Si bien qu'elle se retrouve dans un hôpital psychiatrique, dont le parc me rappelle curieusement celui du Cri du sorcier (1978) de leur compatriote Jerzy Skolimowski. Là, contre toute attente, il n'y a pas de chapelier, confirmation qu'il n'est pas fou ?
Aux chapitres des autres références, on devine aisément les films de Demy pour les dialogues chantés / dansés. Et la compagnie de mimes nous évoque le Big Bazar de Michel Fugain.
Jean-Pierre Cassel. Il avait alors 50 ans et les tempes grisonnantes, donc il était certainement à sa place dans le rôle du businessman. Cependant ce n'est pas l'amoureux que j'aurais souhaité à Alice. Seroka, 33 ans alors, aurait mieux fait l'affaire. Il est vrai que les dialogues disent qu'Alice aime les vieux... Dernier tango, quand tu nous tiens ! Cassel, en tant qu'acteur abuse un peu de la mimique, mais, à sa décharge, il joue un lapin. Et le pauvre a été mal doublé en anglais alors qu'il était fluent english. Danseur émérite, quelle a été son autonomie par rapport au chorégraphe ? Il cite souvent un style plus proche des prouesses de Fred Astaire que des arabesques de Gene Kelly. Ce qui crée un "hiatus" rétro avec un film pop. Mais on est plus à cela près.
Sophie Barjac. Une jeune et jolie blonde, qui joue bien, chante en play back et est entourée de danseurs ? Qu'elle m'excuse, mais comment ne pas penser à Catherine Deneuve chez Demy. Mais Barjac est différente, avec quelque chose d'original dans le visage qui l'éloigne des canons classiques, une aptitude à la fantaisie provocatrice, une spontanéité et une apparente absence de distance qui la rend proche de nous. Tout cela fait peut-être qu'elle a eu le malheur (ou le bonheur ?) de ne pas devenir une star. J'avoue que son nom ne m'était guère connu, pourtant elle a fait une belle carrière. Elle avait aussi une énergie qui contrastait avec son apparente fragilité et une étonnante aptitude à la danse pour quelqu'un qui prétend ne jamais avoir pris de leçon avant ce film.
Alors pourquoi voir ce film, dont j'ai dit qu'il est bricolé, influencé et parfois nanardesque ? Et bien parce qu'il y a un effort sincère et juvénile pour faire du cinéma (ce qui contraste heureusement avec les franchises usées que nous chroniquons en 2025), avec un découpage qui est riche même s'il n'est pas toujours maitrisé et une fantaisie réjouissante qui semble anachroniquement issue des sixties. Derrière le Mur, il y avait un imaginaire polonais naïf et surréaliste, qui insufflait une subversion sociologique tout en étant contraint de donner des gages aux camarades de la censure, car après tout si, dans un film aussi fantaisiste et ludique, il n'y a pas d'happy end, c'est bien parce qu'Alice est confrontée au capitalisme. A voir aussi parce que la musique et Sophie Barjac le méritent.
Créée
le 20 nov. 2025
Critique lue 25 fois
3
le 10 mai 2026
SuivreMais pourquoi ai-je regardé ce film? Vous ne le devinerez jamais, petits canaillous !J'ai deux raisons.La première est la suivante ce qui est déjà un paradoxe car seule la seconde peut suivre la...
7
le 11 mars 2025
SuivreAvé l'accent d'une pagnolade.- Trois pastis, comme d'habitude.- Bon, on la fait cette critique ?- Boudi, il est super le film qu'elle a fait la pitchoune. Comme toujours, on sait plus grâce à qui :...
6
le 25 févr. 2025
SuivreJe sors de l'avant-première. J'avoue ne pas avoir lu le livre. Je suis embêté parce que je porte le plus vif intérêt à Guadagnino. Je vous préviens je "spoile" et je tire au gun, comme William.Il est...
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème