Partons d’un principe simple et clair : la saga Alien est une trilogie. Point. « Alien : Resurrection », sorti en 1997 n’a absolument aucune connexion avec l’arc narratif créé entre le « Alien » de 1979 et le « Alien³ » de 1992. Il ne permet pas de former un ensemble cohérent, et se présente ainsi davantage comme un spin-off, très intéressant et loin d’être dénué d’intérêt, mais qui ne permet pas de composer une quadrilogie. Prit comme tel, le troisième film « Alien » revêt dès lors tout son sens, avec une ultime séquence qui vient appuyer la cohérence d’un tout, pour constituer une véritable trilogie..
« Alien3 » est mis en scène par l’un des cinéastes majeurs de notre époque, David Fincher, qui propose une approche très différent des deux premiers opus. Comme « Aliens », il prend lui aussi à contre-pied son prédécesseur. Il propose ainsi une toute nouvelle expérience, par l’entremise d’un spectacle inédit et original, sans jamais recopier ce qui a déjà été accompli dans cet univers. Il s’y développe dès lors en étoffant sa propre personnalité et son propre caractère. Véritable antithèse du « Aliens » de James Cameron, le récit d’« Alien³ » renoue davantage avec l’opus de Ridley Scott, tout en s’imposant comme inimitable.
La différence ici, est que l’action se déroule sur une planète-prison très lointaine, peuplée de meurtriers et de violeurs condamnés à vivre isolés aux confins de la galaxie. À l’écart de tout, ne recevant que sporadiquement provisions et fourniture, ils ne possèdent ni armes ni technologie avancée. Ces hommes, exclus de la société humaine, survivent ainsi reclus loin de tous. Mais, bien entendu, un évènement va venir perturber tout ça, avec l’arrivé d’une navette, dans laquelle se trouve Ellen Ripley, qui débarque bien malgré elle au beau milieu de tous ces mâles qui n’ont pas vu une femme depuis des décennies pour certain. Je passe les détails, mais les raisons pour lesquelles ces hommes sont enfermés, n’annonce rien de bon quant à la présence de Ripley.
Volet le plus sombre de la trilogie, c’est aussi celui qui a le plus souffert, tant sa production fut un véritable enfer. Il existe un making-of, qui raconte toutes les étapes calamiteuses de la préproduction, qui permet de réaliser l’ampleur du cauchemar. Les producteurs, toujours les mêmes, n’étaient pas tellement jouasses à l’idée de livrer un film à la dimension mystique, glauque et pessimiste, véhiculant une réflexion quasi métaphysique sur sa nature de troisième opus, où Ripley devient l’incarnation même de la saga. C’est des producteurs d’un gros studio, donc il ne faut pas leur en demander trop. Mais résultat des courses, « Alien3 » est un film défiguré, qui renferme sous ses cicatrices un véritable chef-d’œuvre, et non le terme n’est pas fort, de la Hard S-F, qui frôle même par moment avec de la Dark Fantasy.
Avec ses prisonniers aux gueules cassées, une Ripley impuissante face à son destin, là où, en 1986 elle le portait à bout de bras, en 1992, elle le subit, et l’omniprésence de la corporation Weyland-Yutani, qui s’intéresse soudainement à une planète qui n’a aucun intérêt pour elle, démontrant l’opportunisme et la soif de pouvoir des multinationales, « Alien ³ » compose bien plus qu’une métaphore grossière de l’Amérique post-Reagan. Plus de trente ans après sa sortie, il suffit de juxtaposer n’importe quel nom de GAFAM et de l’un de ses leaders, pour se rendre compte que la critique présente dans le métrage, qui ne fait que poursuivre les réflexions de ses deux prédécesseurs, et bien elle fonctionne marche toujours aussi impeccablement.
En 1992, à la sortie du métrage de David Fincher, les États-Unis se trouvent au bord de l’explosion, avec une pauvreté galopante, un déclin industriel inédit, un retour des émeutes raciales, et une remise en question du pouvoir WASP qui fragilise le pays. Par contre, attention, il ne faut pas confondre avec l’Amérique sous Trump, car ça n’a rien à voir, ce ne sont pas du tout les mêmes mécaniques. Il se cache ainsi en sous-texte de « Alien3 », un véritable pamphlet, très contemporain, aux dimensions nihilistes, où l’individualisme prôné par l’American Way of Life vole en éclats. Cela se fait au travers du prisme d’une communauté de rebuts immondes, composée de membres coupables du pire de ce que l’être humain est capable d’accomplir.
Ce sont vers ces prisonniers, que tout accable et pour lesquels il est difficile de compatir, que David Fincher oriente l’empathie de son audience. Cette démarche, va même jusqu’à faire raser le crâne de Ripley, pour faire d’elle une entité semblable aux codétenus, moutons égarés d’une société malade, où l’omniprésente firme Weyland-Yutani met en danger l’humanité, dont elle a accéléré le déclin, au nom du sacro-saint progrès technologique. C’est dans ce contexte que Ripley prend pleinement conscience de l’univers dans lequel elle évolue, et perd de ce fait tout espoir, dans un pessimisme qui était totalement absent des deux précédents volets.
Alors oui « Alien³ » est un film raté sur bien des aspects, et il a été complètement charcuté par un studio qui voulait en faire un film d’action, qui puisse attirer les foules, et non pas délivrer un conte macabre portant une réflexion sur le funeste destin de notre espèce. Oui, les effets spéciaux ne sont pas au point et niquent un peu les yeux par moment. Oui, il est à plusieurs reprises monté avec le cul, dans une vaine tentative de lui donner un rythme qui ne lui sied pas. Pourtant, il se dégage de cette œuvre un charme sans pareil et à toute épreuve.
Cette version remontée, à l’occasion de la sortie d’un coffret DVD dans les années 2000, qui cherche à coller au mieux à ce que David Fincher avait essayé de faire, n’est pas vraiment un director’s cut. David Fincher ayant rejeté l’idée de participer à cette édition, car il renie totalement le film. Il refuse qu’on lui en parle et il ne l’indique pas sur sa filmographie officielle, du fait de son expérience atroce au moment du tournage. C’est bien simple, il n’avait aucun contrôle, tout lui a échappé, et il en résulte un film qu’il n’avait pas envisionné.
Dans ce troisième « Alien », le xénomorphe ne sortait pas d’un humain, mais d’un chien, adoptant de fait des postures non humanoïdes, mais pas spécialement canine non plus, excepté le fait qu’il est à quatre pattes. Dans la version spéciale, il ne s’extirpe pas d’un chien, mais d’une vache, ce qui vient expliquer cette drôle de façon qu’il a de se mouvoir. Il faut se dire qu’à un moment, bien que la séquence fût tournée, les producteurs se sont dit « Heu, c’est nul une vache, ce ne serait pas mieux si l’alien sortait d’un chien plutôt ? ». Allez chercher quelle nuance ils ont voulu exprimer avec ce choix, mais bref. Ce simple détail démontre à quel point il a été difficile pour David Fincher de faire naître sa vision du métrage, lorsque tout ce qu’il faisait été ainsi remis en question.
Un autre élément de cette version, qui l’impose comme supérieur à celle sortie au cinéma, c’est qu’elle prend vraiment son temps pour développer davantage ses personnages, pour mieux cerner la toile de fond de cette société de bagnards sanguinaires. Cette galerie de personnalité est complexe, car ce sont techniquement tous des méchants. Leur isolement les a fait devenir les moines d’un ordre désespéré, en plaçant leur salut et leur destin entre les mains d’un Dieu unique, responsable de leur exil, au plus loin possible de toute trace d’humanité, aux confins d’un Espace infini, comme leur agonie.
Ces personnages sont extrêmement ambigus, car ils sont tous là pour une raison valable, ce n’est pas des voleurs de bûchette de chèvre quoi. Pourtant, et c’est là que « Alien3 » se révèle absolument génial, le fait de les voir à la merci du xénomorphe et de devoir lutter pour leur survie, nous place-nous, spéctateurice, dans une position inconfortable, puisqu’on se met à craindre pour eux, donc à fortiori on s’y attache, en sachant pertinemment qu’ils sont la lie de l’humanité. Même Ripley s’accommode de ces compagnons d’infortune, à la dure, elle doit se battre et leur montrer c’est qui la patronne, mais elle parvient à les mener au combat vis-à-vis d’une créature qu’elle commence à bien connaître. Et face à l’inhumanité dont faire preuve la Weyland-Yutani, et cette société humaine du futur, finalement, ces forçats que tout rend détestable, et bien ils sont loin d’être ce qu’il y a de pire, et vraiment, réussir à faire ressortir ça de ces types dégueulasses, c’est un véritable tour de force.
« Alien³ » a beau être un film malade et un accident industriel, il ne s’en dégage pas moins toute la manifestation des ambitions bridées de David Fincher. Dans chaque séquence, dans chaque plan, dans chaque seconde, dans chaque expression de Sigourney Weaver ou de Charles Dance, il reste possible de déceler ce qui n’apparaît plus à l’écran. Avoir connaissance des conditions de gestation de ce métrage, ça permet d’en avoir une expérience tout autre. Comme rien n’est laissé au hasard, et David Fincher le démontrera dans ses œuvres postérieures, tout est là pour laisser libre cours à notre imaginaire de spéctateurices.
Non content de ne demeurer que le plus audacieux métrage de la trilogie, mais aussi de toute la franchise, dans son ensemble, « Alien3 » reste une proposition de cinéma sans pareil et paradoxalement inégalée. Ce spectacle cinématographique, que nous à offert l’affrontement entre la vision d’un cinéaste et les attentes pécuniaires de ses producteurs, se révèle certes cassé, mais il obsède par sa sombre, mais magnifique beauté. Des métrages de la sorte, ils sont très rares, car au bout de compte, c’est David Fincher qui a remporté le bras de fer, c’est sa vision qui a fini par ressortir, c’est la victoire de l’art contre le dollar, de David contre Goliath. Mais c’est cet affrontement, qui donne à ce film la forme hybride qu’il a aujourd’hui, et dont est issue cette édition spéciale, et qui sait, si tout s’était bien passé, peut-être n’aurait-il pas été aussi légendaire.
Ma sympathie pour ce film étant sans borne, je manque honnêtement d’objectivité. Mais je ne peux m’empêcher à chaque visionnage de le réévaluer encore et encore. Je suis certainement victime ici de cette frustration de percevoir un chef-d’œuvre qui n’a pas eu la chance d’éclore comme il l’aurait mérité, mais dont tous les éléments s’avèrent pourtant présents. À mes yeux, « Alien³ » constitue une pièce maîtresse de la dark sci-fi, un genre assez rare au cinéma, qui permet de clôre merveilleusement une trilogie à part. Avec une ultime séquence dont le tragique n’équivaut qu’à la puissance évocatrice d’une œuvre, qui ne peut exister pour ce qu’elle représente vraiment : soit un chef-d’œuvre d’une obscurité insondable.
-Stork_