De par les innombrables jugements aussi irrespectueux qu'immensément stupides de la part d'un certain public envers Prometheus et Alien : Convenant, Ridley Scott a préféré abandonné l'idée d'un 3e épisode, titré Alien : Awakening, qui devait, originellement, s'achever sur le départ du vaisseau commercial Nostromo. Du coup, l'on ne peut qu'ignorer le pourquoi du comment scénaristique face au fait que Weyland-Yutani Corp. missionne officieusement l'équipage du Nostromo à ramener un Xénomorphe sur Terre. Bref, il manque un chapitre à l'histoire et ce n'est certainement pas Disney, désormais propriétaire de la licence, qui va nous fournir une réponse digne de la conception originale. À la limite, il vaut peut-être mieux malheureusement oublier Prometheus et Alien : Covenant afin de se plonger comme il se doit dans Alien : Le 8e Passager.
Ce tout premier Alien devait, à l'origine, être réalisé par Walter Hill. En attente d'un budget pour finaliser Les Guerriers De La Nuit, l'homme était tombé éperdument amoureux du script SF de Dan O'Bannon qu'il avait par ailleurs sensiblement retouché. Sauf que la Paramount proposa subitement une enveloppe de 4 millions $ à Hill pour concrétiser Les Guerriers De La Nuit. Il resta alors l'un des heureux producteurs d'Alien et c'est Ridley Scott, qui venait inévitablement de marquer son monde avec son premier film, Les Duellistes, adaptation d'un vieux roman de Joseph Conrad, qui décrocha le poste. Conscient qu'Alien véhicule à travers lui toute l'angoisse d'un groupe face à une terreur inconnue, c'est sur l'efficacité de ce suspens que Scott repose l'intérêt majeur de sa mise en scène. Parfois, l'on pense même à une forme de théâtre filmé où le véritable héros serait l'hideuse créature puisqu'aucun caractère psychologique véritablement démarqué ne vient esquisser l'ombre d'un héros, avec tout ce que le terme implique, au sein de l'équipage.
En 1979, depuis La Marque (Val Guest - 1957) ou La Chose D'Un Autre Monde (Christian Nyby & Howard Hawks - 1951), le spectateur n'avait sensiblement jamais autant adhérer à l'effroi face à un film de SF. Il faut néanmoins préciser que la linéarité scénaristique rend l'émotion d'autant plus sensible que l'élément dramatique évolue sans cesse en vase clos : il n'existe plus aucun endroit pour s'échapper. Bref, dans l'espace, personne ne vous entendra crier. D'après Ridley Scott lui-même : "C'est un film sur la terreur et la manière dont les gens réagissent face à une forme d'agression à laquelle il n'existe pas d'échappatoire. On aurait pu imaginer la même situation dans tout autre espace clos, île déserte, avion, navire, où un petit groupe de personnages se trouverait emprisonné".
Pratiquement aucune distance n'est prise avec le sujet, si ce n'est quelques clins d'œil humoristiques, le plus souvent cyniques lorsque ceux-ci jouent à prolonger le suspens avec la découverte du chat de l'équipage ou encore le repas au cours duquel naît l'Alien. Ici, le terme "alien" est pris dans son véritable sens étymologique, c'est-à-dire l'être extraterrestre. Celui avec lequel l'on ne peut correspondre et que l'on ne peut côtoyer sans danger. L'étranger qui doit absolument être détruit avant qu'il ne nous détruise. À cette époque, il s'agit littéralement d'un très beau sursaut de la SF, au premier degré, certes dans la foulée commerciale de Star Wars, mais dans un registre totalement différent.
Avec Alien : Le 8e Passager, Ridley Scott a visiblement cherché à cristalliser la science-fiction dans sa forme la plus pure et offre un très surprenant travail de mise en espace artistique. Plonger dans la séquence de la découverte et de la visite du vaisseau abandonné, celle de l'approche du poste de pilotage, avec l'extraterrestre (pas encore nommé ici "Ingénieur") fossilisé à ses commandes, séquences qui restent comme d'inoubliables souvenirs d'une émotion qu'ont certainement dû partager tous les amateurs de SF en 1979, mais aussi tous les cinéphiles de l'époque qui semblaient nettement plus capables de finesse d'analyse et de perspicacité que ceux d'aujourd'hui, la plupart étant de simples abonnés de cartes illimitées leur permettant de tout voir en appréciant ou en fustigeant un peu tout et n'importe quoi.
Ici, Ridley Scott s'adresse à une autre sorte de public et le plonge frontalement et sans effets numériques dans un univers où le cinéaste laisse à peine le temps d'enregistrer la beauté des images pour guider son public au sein d'une terreur indicible. La frayeur qui accapare lors de l'ouverture de l'œuf s'achève en apothéose lorsque le fœtus du repoussant ectoplasme se projette sur le visage casqué de l'infortuné John Hurt. Élan reproducteur incontrôlable qui provoquera la terrible mort du cosmonaute presque aussitôt qu'il aura rempli sa fonction d'ensemencement. J'ignore pour ma part quel effet cela peut produire sur les spectateurs masculins, mais chez une fille, je peux assurer que l'allégorie fait littéralement flipper.
Pour parachever, si le casting, dans son intégralité, reste imparable (Sigourney 4ever ♡), on ne peut également que s'extasier face aux décors, notamment dans les scènes prises sur la planète inconnue, qui témoignent d'une recherche visuelle envisageant des formes singulières et absolument démentes que Scott réutilisera à foison 33 années plus tard dans Prometheus. Ici, le réalisateur britannique envisage déjà l'intérieur du vaisseau extraterrestre reflétant toute une architecture basée sur l'entrelacement perpétuel d'ossatures complexes qui fait encore mieux ressortir la fonction fœtale du lieu et offre une étrange sensation de dépaysement et de malaise sensitifs. Hans Ruedi Giger, concepteur artistique du décor, parlait par ailleurs de sculpture mêlant la mécanique et l'organique qu'il a lui-même défini sous le terme de biomécanique. Nul doute que cela est pleinement réussi et participe d'une large part à l'enchantement éprouvé devant cette œuvre qui a véritablement fait date au sein du cinéma SF du XXe siècle. Pourtant, si le même film sortait aujourd'hui, de par sa très lente mise en place, il se ferait tout autant dézinguer par les "cinéphiles" actuels que le furent Prometheus et Alien : Covenant. Triste époque.