Parce qu’il est un homme intelligent, James Cameron a compris une chose : le coup du polichinelle turgescent et glouton qui vous défonce le thorax après vous avoir sauté à la gueule, ça ne s’invente pas tous les jours. Et c’est tant mieux : avec le volet fondateur, Ridley Scott avait provoqué un traumatisme si violent qu’il en est encore à ronger l’inconscient des spectateurs les plus coriaces. Mimer ce choc revenait donc à l’estomper ou pire, s’assurer d’en rester bien en-deçà. Le réalisateur fraîchement émoulu de Terminator ne s’y est pas trompé en décidant qu’Aliens ne serait pas une surenchère d’Alien, en s’inclinant humblement devant le glorieux héritage de son prédécesseur. Il fait basculer la saga dans un registre totalement différent de la voie sur laquelle elle s’était engagée. Bien qu’il reprenne les choses là où elles avaient été laissées, le scénario s’inaugure avec une ellipse de taille : après cinquante-sept ans passés à dormir du sommeil du juste à bord de sa capsule, le lieutenant Ripley, seule rescapée du Nostromo, est enfin repêchée par ses compatriotes. On lui apprend que sa fille est morte sexagénaire deux ans auparavant*. Ainsi s’active une odyssée intime fondée sur la reconquête de son statut de mère. Animée par un surmoi qui la somme de retourner dans la gueule du loup, elle prend part à une expédition sur la sinistre LV-426, en compagnie d’une troupe de Marines surentraînés. Pour cause : on est sans nouvelles des familles de colons qui s’y sont installés. Il va y avoir du sport. Une fois là-bas, les soudards fanfarons ont tôt fait de déchanter. Les habitants ont (presque) tous été zigouillés et seules quelques dépouilles végètent encore dans leurs cocons gélatineux, au milieu du labyrinthe organique que le précédent épisode avait déjà exploré. L’objet de la mission dévie brutalement et se résume bientôt à quelques pressantes injonctions : déguerpir au plus vite, atomiser les lieux et rayer une bonne fois pour toutes les visqueuses créatures de l’histoire de l’univers.


Quelle aliénation ce retour vers l’enfer décrit-il ? Que cache cette jungle néo-vietnamienne peuplée d’un grouillement de vie pestilentielle et où s’infiltre le commando armé jusqu’aux dents ? Tunnel de la mort, parcours du combattant, Aliens entraîne dans un schème pathologique qui s’apparente à une intervention chirurgicale sur un astre-tumeur, champ opératoire à l’échelle d’un conflit dont les guerriers font office d’anticorps cosmiques. Il est donc logique que certaines séquences tournées dans la fabrique d’atmosphère, poumon de la planète en terraformation, évoquent les images d’une endoscopie, visite médicale à l’intérieur de ténèbres viscérales. Logique aussi que les équipements les plus sophistiqués en matière de surveillance et d’acquisition d’objectif soient tous convoqués dans cette œuvre paramilitaire, les armements prenant place aux côtés des effets spéciaux, comme des partenaires à part entière, acteurs d’un combat acharné où l’ennemi n’est plus un adversaire qu’on se doit malgré tout de respecter mais une chose innommable qu’il convient moins d’examiner et d’analyser que d’exterminer. L’arsenal employé est révélateur : à lui seul, le véhicule blindé de commandement au sol est une régie-vidéo mobile pour patrouille, reporters de guerre visualisant pour leurs supérieurs la traversée des apparences du danger, et que l’on engueule dès que le retour-image n’est plus assez net. Sur la foi de telles observations, le verdict paraît sans appel : Cameron recourt à la douteuse artillerie lourde de ce cinéma de propagande et de mobilisation qui refléta la ramboïde Amérique reaganienne et érigea le tour de biceps, la performance balistique et l’annihilation de l’Autre comme valeurs suprêmes. Aliens pourrait presque servir d’archétype au modèle belliciste que Verhoeven jubilera à réduire en charpie onze ans plus tard avec Starship Troopers. Et pourtant le film déraille résolument de son tracé réactionnaire. Comment parvient-il donc à désamorcer les reproches auxquels il prête si crânement le flanc, à emporter une adhésion à la hauteur de sa déferlante pyrotechnique ?


D’abord par le glissement idéologique qu’opère l’intrigue à mesure de son déroulement. Burke, l’organisateur de l’expédition, est un technocrate de type washingtonien — œil clair, sourire franc, physique de gendre idéal, bien propre sur lui. Mais ce bon garçon est un cynique personnalisant l’avidité dangereuse du monstre froid qu’est l’appât du profit au pays de la libre entreprise. Peu lui importe les vies humaines sacrifiées. Sans se poser en moraliste, Cameron brocarde les visées expansionnistes et la logique impérialiste de la Corporation. Aliens frappe ensuite par l’humilité avec laquelle il développe et réinvestit la fibre quincaillère inaugurée par Scott. Véritable entreprise de prospective, salon des arts ménagers du troisième millénaire, il relève en tous points d’une recherche intelligente sur la brocante électronique du futur : pulse guns et smart guns des GI’s, robot-laser capable d’analyser un champ clos par balayage fluorescent, casques équipés de viseurs infrarouges, sans oublier bien sûr le Pedipulator dernier cri, engin-élévateur conçu pour la manutention du matériel cargo, dont le harnais prolonge les actions et accroît la force musculaire — à la fois costume de scène amplificateur et auréole machinique des gestes de l’héroïne. Le cinéaste convainc enfin par l’approche consistant à bâtir les enjeux autour du personnage de Ripley (impériale Sigourney Weaver) et de la relation qu’elle entretient avec ce qu’elle a vécu et qui l’a traumatisée. Dans le gigantesque et dédaléen complexe abandonné où il ne fait plus bon se balader, la tanière de l’hydre en cache une autre, celle de Newt, fillette hirsute qui a fait de son passe-temps favori (sillonner les conduits d’aération) son programme de survie, et d’une semi-décharge sa chambre d’enfant. Il y a en elle la gravité terrible des gosses cassés par l’expérience de l’horreur. Entre cette orpheline et Ripley se tissent immédiatement des rapports d’adultes autant que de complicité filiale, se consolide une affection qui donne toute sa chair au récit et lui insuffle son étonnante pulsion vitaliste. Le film décrit ainsi la tentative de prise en charge de ses cauchemars par une femme héroïque, courageuse et déterminée, démarche qui la conduit fatalement à les affronter dans la réalité.


C’est qu’au-delà des apparats horrifiques du genre, la saga n’a cessé de graviter autour de cette crainte de la gestation : peur d’enfanter une abomination, de donner naissance à son propre cancer. D’où l’éclosion d’un sentiment maternel orageux ne pouvant s’épanouir qu’en pleine tempête et dont l’angoisse désespérée se cristallise avec la vision de Newt errant dans les tréfonds d’un égout, à la merci d’une ombre qui en une étreinte pourrait l’engloutir dans les profondeurs. Pour Ripley, ce choc retentit comme un dérèglement hormonal. Lorsqu’elle pénètre la salle de couvaison, c’est pour découvrir une cavité utérine en pleine décomposition interne — parois suintantes, lumières chaotiques, plafonds effondrés. La mère est au bord de la crise de nerfs. Son pragmatisme applique alors cet impératif catégorique selon lequel la fin justifie les moyens. On arrive ici au cœur du débat : Aliens fait la part belle aux femmes et la part veule ou strictement fonctionnelle aux hommes. Parmi l’escouade qui s’imagine invincible et se rue au casse-pipe en roulant des mécaniques, le meilleur soldat est indéniablement Vasquez, invraisemblable chicana baraquée comme une culturiste. La contre-productivité des figures masculines défaillantes (le fonctionnaire arriviste, l’officier incompétent, le troufion régressif) conduit au retournement complet de la domination virile et favorise une force conductrice linéaire que ne vient perturber aucune diagonale. Tout obéit à un crescendo claustrophobique particulièrement haletant, pour mieux culminer dans un dernier quart d’heure d’anthologie : le règlement de comptes enragé entre Ripley et Ma’Alien, la Reine pondeuse, la grande cheffe xénomorphe, la matrice des atroces rejetons qu’on vient de napalmer (d’où son immense contrariété). Ce final sans mesure est conçu comme un colossal crêpage de chignons, un duel en acier trempé entre deux daronnes s’acharnant à défendre leurs petits, une guerre femelle d’où les mâles sont irrémédiablement exclus.


Avec Aliens, c’est peu dire que Cameron ne regarde pas à la dépense. Il maximise ses effets sans s’excuser de rien, fait parler la poudre dans une débauche de déflagrations frénétiques, d’entrechocs ahurissants, d’affrontements macérés par les flammes et exsudant des geysers de fureur et d’épouvante. Outre Ripley, ne survivront que Newt, un grand blessé crypto-amant et la moitié de Bishop, sage androïde qui finit en charogne démembrée glougloutant sur le sol. Le réalisateur britannique montrait l’humain aux prises avec une monstruosité inexplicable, très tangible mais quasi surnaturelle ; son homologue canadien redit la lutte entre d’une part la nature extérieure à l’homme, de l’autre la science et son complément, la technologie, apanages de l’humanité. Tous les éléments occupent leur juste place dans une fiction où l’on attend de les trouver ; aucun ne supplée une lacune de la construction, un vide de la psychologie ou un blanc de la description. Exploitant l’effroi lié à la claustration, le cinéaste maintient la tension sans faiblir de la première à la dernière minute. Il associe sens et drame, mythe et action, chaque aspect nourrissant l’autre en une relation synergique. Sa maîtrise dépasse de loin la seule efficacité du solide technicien tant il atteint régulièrement l’ampleur et travaille le contenu filmique dans son flux, en privilégiant le fragment, l’instant ou la scène par rapport au plan. Sa filmographie évoque souvent un retour impossible aux origines (les deux Terminator), voire au liquide originel (Abyss, Titanic, Avatar 2). Matières et substances y sont porteuses d’un ressassement obsessionnel spécifique. Par son style taillé à la serpe, puissant, physique mais éminemment élaboré, par son imagerie intuitive composée de bleu nuit et d’orange embrasé, par son sens du découpage, de l’impact des formes et des mouvements, par son opposition du vivant et du mécanique, sa vigueur athlétique qui ne sacrifie jamais l’épanouissement de l’émotion, Aliens fait mieux qu’offrir une digne suite au chef-d’œuvre de Scott : il impose définitivement Cameron comme le grand auteur qu’il n’a depuis jamais cessé d’être.



* Information cruciale mais étrangement délivrée par la seule version longue

Thaddeus
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le 20 avr. 2025

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