Lorsque durant le tournage de Terminator, les producteurs de la Fox offrent à Cameron la possibilité de donner une suite à Alien : le huitième passager, sous réserve des recettes qu’engrangera son robot, le jeune réalisateur ne se fait pas prier. Ayant particulièrement apprécié le film de Ridley Scott, le jeune canadien brûle d’envie d’apposer sa patte à l’univers créé par Dan O’Bannon. Le succès de Terminator lui donnera la crédibilité nécessaire pour que le studio lui confie les rênes de cette suite.

Mais le tournage sera loin d’être une partie de plaisir, entre une mutinerie de l’équipe anglaise (le tournage se déroule en grande partie aux studios de Pinewood) mécontente de l’attribution de cette suite à un yankee et une tentative de putsch par un technicien britannique. Ajoutez à ça une date de sortie avancée (au point que le montage final ne sera finalisé que deux jours à peine avant la sortie), des studios humides et surchauffés et un clash entre Cameron et le comédien James Remar (qui se verra suite à ça remplacé au pied levé par Michael Biehn dans le rôle du caporal Dwayne Hicks) et vous comprendrez que l’ambiance n’avait rien de chaleureuse et de conviviale sur le plateau.

Bouclé dans des conditions difficiles et dans un délai quasiment impossible à respecter, le film sort durant l’été 1986, amputé de plusieurs scènes tournées par le réalisateur, et rencontre un énorme succès. Encore aujourd’hui, il est considéré comme un parangon du cinéma de science-fiction, ainsi que le meilleur opus de la saga pour bon nombre de fans.


Prenant le contre-pied de l’approche sophistiquée et purement horrifique du premier film, cette séquelle précipite Ellen Ripley, seule survivante du Nostromo, dans un opéra guerrier de bruit et de fureur.

Loin de jouer la sécurité en proposant un simple décalque du premier film, Cameron a l’ambition d’élargir la trame futuriste développée au préalable par Dan O’Bannon jusqu’à lui donner des proportions épiques et visionnaires. Ainsi l’intrigue d'Aliens suit de près (à 57 ans près) les événements du premier film pour mieux les prolonger en proposant un univers plus étendu et, dans un premier temps, moins oppressant. Les premières minutes du film (bercées par la partition de Goldsmith reprise par Horner) ont tôt fait de faire la transition entre le rythme contemplatif de Scott et plus appuyé de Cameron.

Dans cette séquelle, les dirigeants de la Weyland-Yutani, la cupide Compagnie à peine personnifiée dans le premier opus par le personnage de Ash, aspirent à coloniser d’autres planètes habitables en les terraformant. L’opération prend des années durant lesquelles la Compagnie emploie des pionniers, les terra-bâtisseurs, pour bâtir sur ces mondes lointains de gigantesques installations aptes à transformer leur atmosphère pour les rendre respirables (ce que l’on reverra enfin, de manière bien plus sordide, dans Alien Romulus).

C’est dans ce contexte que la navette de secours du Nostromo est repêchée par hasard alors qu’elle dérive silencieusement dans l’espace et que Ellen Ripley est découverte à son bord, inchangée et profondément endormie dans son cryotube. Rapatriée et réveillée sur la station Gateway en orbite de la Terre (dont on ne verra jamais la surface de toute la saga, à part dans une scène coupée du quatrième film), Ripley est informée par Carter Burke, un cadre obséquieux de la Compagnie, qu’elle a passé 57 ans à végéter dans son sommeil artificiel et que bien des changements ont eu lieu depuis sa disparition. Dans cette version longue, Burke lui apprend notamment que sa fille, encore petite lorsqu’Ellen est partie sur le Nostromo, a vécu toute une vie avant de mourir. C’est cette scène/information, particulièrement essentielle, qui fait toute la différence entre la version longue et la version cinéma.


Mais revenons-en au début du film. Sommée d’expliquer à sa hiérarchie les événements qui l’on conduite à prendre seule la décision d’activer l’autodestruction du Nostromo (propriété de la Compagnie) à la fin du premier opus, Ripley explique les événements qu’elle a vécu à une commission de cadres dirigeants. À l’évidence sourds aux avertissements de Ripley quant à l’existence quelque-part dans l’espace d’une espèce extrêmement hostile, les bureaucrates décident de la rétrograder tout en lui apprenant que LV-426 (Acheron), la planète sur laquelle l’équipage du Nostromo a découvert le premier xénomorphe, a depuis longtemps été colonisée sans qu’aucun incident n’ait été signalé. Depuis, des dizaines de familles y vivraient et travailleraient à la terraformation de cette planète tout en ignorant la proximité de l'épave du Derelic (il y est précisé qu'ils n'ont pas encore cartographié toute la planète) et de l'horreur qui attend à son bord. Sans surprise, Ripley ne tardera pas à apprendre ensuite que cette colonie a cessé d’émettre.

Tourmentée chaque nuit par le même cauchemar voyant un xénomorphe s'extirper de ses entrailles, et sans plus aucune attache de ce côté-ci de l’univers, Ripley décide alors d’exorciser ses peurs en acceptant d’accompagner un commando de marines de l’espace pour lesquels elle servira de consultante. À leur arrivée sur LV-426, c’est un immense complexe colonial déserté, révélant des traces de combats et de confinement, que les militaires découvrent. La seule survivante qu’ils vont y trouver est une petite fille muette, réfugiée dans le système d’aération de la base. Personne d’autres, si ce n’est un labo avec deux specimens morts de facehuggers. Jusqu’à ce que les xénomorphes se manifestent.


Sa réputation de cinéaste control freak étant aujourd'hui connue du plus grand nombre, il convient de se souvenir que James Cameron n'a jamais cessé d'être un réalisateur obsessionnel, tout autant que visionnaire. Dans le domaine de la science-fiction cinématographique, il reste un précurseur, aux côtés de Stanley Kubrick, Steven Spielberg, George Lucas et Ridley Scott. En 1986, ses ambitions sont déjà énormes : faire d'Aliens un film de guerre dans l’espace. Une approche qui n'a aujourd'hui rien de sensationnel mais qui, à l'époque, et au même titre que Star Wars près de dix ans plus tôt, nécessitait des moyens de production que le futur réalisateur d'Avatar n'avait pas. Séminale, l'idée d'un commando de marines de l'espace affrontant une espèce belliqueuse engendrera sur quarante années bon nombre de copies cinématographiques et de reprises vidéo-ludiques.

Mais loin d'être un simple film d'action, Aliens fonctionne surtout comme une formidable prolongation de l'univers original. Il en respecte l’atmosphère tout en s'en écartant habilement en prenant le risque d'alimenter la mythologie de nouvelles idées et d'explications. Cela peut paraitre simple aujourd'hui mais à l'époque, rien ne garantissait à Cameron que ses idées de développement seraient bien reçues. Tout en nous présentant un univers étendu et quelques coups d’œil en début de métrage sur cette société future où l’humanité commence à peine à franchir le gouffre stellaire qui sépare les étoiles, le jeune cinéaste nous en apprend plus sur le caractère rebelle de Ripley en la confrontant à sa hiérarchie. Comme pour Rambo 2 dont il écrit le scénario à la même époque que celui d’Aliens, Cameron utilise le prétexte du cauchemar et du traumatisme propre à certains films de guerre pour justifier l’implication de Ripley dans l’intrigue. Cela semblait du moins suffir aux producteurs de la Fox pour sortir le film à l’époque amputé de l’information du décès de la fille de Ripley.


Grand lecteur de science-fiction depuis sa jeunesse, Cameron n'oublie pas les éléments de base d'une bonne histoire et, comme l'avait fait Dan O'Bannon avant lui, travaille particulièrement la caractérisation de ses personnages. Son intrigue, à deux vitesses, se nourrira des certitudes brisées et de l’angoisse grandissante d’une galerie de personnages aux caractères affirmés. La lente présentation des bidasses de l’espace et de l’ambigu androïde Bishop nous met en présence d’une belle bande de caractères différents, inconscients de ce qu’ils s’apprêtent à affronter. On est en présence d’un commando mixte (chose rare à voir à l'époque), composé de trognes plus ou moins fidèles au cinéma de Cameron (Michael Biehn, Bill Paxton, Jennette Goldstein). Un bataillon de têtes brûlées dont l’influence se ressentira sur plusieurs autres œuvres (dont bien sûr le Starship Troopers de Paul Verhoeven) et dont les personnages les plus remarquables participent à l'attachement que le spectateur peut éprouver pour eux durant le film. Hicks le taiseux, Hudson la grande gueule et Vasquez la guerrière arrogante et badass composent à eux-seuls un trio inoubliable. Du fait de la nature vindicative de Ash dans le premier film, Bishop, l’androïde de bord, au regard froid et au sourire obséquieux, n’attire que la défiance de Ripley et du spectateur durant l’essentiel du métrage tant il semble être trop serviable et consciencieux pour être honnête. Le personnage deviendra un des seuls personnages récurrents dans la saga, au détour de deux différentes apparitions dans Alien 3 avant que son interprète, Lance Henriksen, ne rempile en 2003 dans rôle de Charles Bishop Weyland dans Alien vs Predator de Paul W.S. Anderson.

Burke, lui, est l’inévitable salopard du film. Tour à tour obséquieux, condescendant, il révèle peu à peu ses intentions.

Quant à Newt, elle est l’un des principaux ressorts scénaristiques du film, le personnage de Ripley n’ayant très vite d’autre priorité que de veiller sur la gamine. À travers cette petite orpheline, Cameron approfondit le caractère de son héroïne jusqu’à lui donner une aura maternelle qui ne prend tout son sens que dans le director’s cut du film quand on connait le deuil qu’a du faire Ripley (mais je vais y revenir).


Particulièrement imaginatif, Cameron extrapole non seulement l’univers du premier film mais aussi le fonctionnement de sa créature vedette.

Aux questions laissées sans réponses par le premier film, le réalisateur-scénariste prend le pari d’y répondre judicieusement sans offusquer pour autant les fans de la première heure.

Certes, il y avait dans le film de Scott une aura mystérieuse et inquiétante qui a certainement à l’époque laissé de nombreux spectateurs perdus dans leur conjectures, une aura que l’on ne retrouve pas dans cette séquelle tant Cameron semble vouloir apporter ses réponses au premier film (sauf sur les origines du Space Jockey).

Ainsi nous en dit-il plus sur le cycle de vie des xénomorphes et sur le fonctionnement de la ruche quasiment identique à celle des fourmis. Une pyramide sociétale au sommet de laquelle se trouve la fameuse créature que Cameron, malin, nous annonce au détour du dialogue entre Bishop et Ripley (où cette dernière lui demande qui pond les œufs), et ceci, sans pour autant insister sur son existence afin de mieux préparer son final. Mais les cinéphiles passionnés du genre connaissent par cœur les mises en place scénaristiques, si l'on parle d'un autre type de monstre, c'est forcément qu'on nous le révélera plus loin dans le film.

Et c’est au bout d’un périple cauchemardesque, où il aura sacrifié l’essentiel de ses personnages, que Cameron nous présente sa créature de cauchemar, le big boss suprême, sa sérénissime horreur : sa majesté la Reine Alien. Plus massive que ses dévoués enfants, haute de près de cinq mètres de haut, noire comme de l’encre, un minois carnassier à faire pâlir d’envie tous les monstres de série B, celle-ci s’avère être rien de plus que la créature la plus impressionnante que le cinéma de science-fiction et d’horreur nous ait offert.


Reprenant sa technique du triple climax de Terminator (et qui deviendra une constante dans sa filmographie), Cameron nous assène alors le coup de grâce, un dernier affrontement qui nous est révélé de manière fort mémorable (ah, ce plan inoubliable où Bishop, vomissant des litres de sang laiteux, se fait soulever du sol comme un rien par la Reine…) et où Ripley, engoncée dans un exosquelette massif clignant de l’œil aux mangas de SF façon Gundam et Patlabor, se castagne avec le plus beau monstre du cinéma dans un pugilat tout aussi féroce que jouissif sonnant comme un grandiose point final à l’aventure.

Aujourd’hui un tel débordement de trucages et d’idées visuelles est monnaie courante à l’écran tant les effets numériques ont permis de s’émanciper des contraintes des effets de plateaux de l’époque. Mais imaginez seulement la baffe qu’ont dû se prendre les spectateurs en 1986 devant le savoir-faire de Cameron, de Stan Winston et de leurs collaborateurs, aux manettes de leur Reine.

Il faut aussi saluer le travail du regretté James Horner qui succèdait ici au tout aussi regretté Jerry Goldsmith à la musique. Son score tour à tour mystérieux, stressant, éclatant et martial, qui s’approprie les thèmes de son prédécesseur tout en s’en émancipant, soutient et retranscrit à merveille, en alternant avec virtuosité cordes et cuivres, toute la mélancolie, le suspense anxiogène et le bellicisme furieux qui transpire de la pellicule.


Aliens représente un sommet cinématographique, une suite audacieuse tant elle s’approprie l’univers du film original pour mieux le transcender. Sur le fond, Cameron accomplissait un travail d’adaptation casse-gueule et réussissait à livrer une séquelle qui, tout en restant respectueuse du film de Scott, ouvrait des perspectives visionnaires que ne suivront hélas pas les producteurs. À ce titre, le pourtant grandiose Alien 3 de David Fincher sera toujours décrié par Cameron tant il s’éloignait de sa vision et, selon lui, niait toute la dernière partie de son film (remarque curieusement paradoxale aujourd'hui quand on voit que Cameron a fait exactement la même chose de son Terminator 2 avec la direction prise par le lamentable Terminator Dark Fate dont il participa à l'écriture).


Si la version cinéma était déjà un chef d'œuvre en soit, Aliens prend une dimension autrement plus aboutie à travers la version longue sortie en 1991. Ses quelques séquences additionnelles, plus que de prolonger le plaisir de contempler cet univers, donnent finalement un sens plus profond à l'intrigue. J’en reviens à ce simple dialogue dans lequel Burke informe Ripley que, depuis tout le temps où elle était en suspens dans l'espace, sa fille a vécue une vie entière et est morte à 80 ans. Un échange a priori anodin et qui pourtant explique toutes les actions de Ripley par la suite ainsi que son attachement à la petite Newt qu'elle ne peut voir autrement que comme une fille de substitution. Considérée comme morte pendant des décennies, au point que la vie entière de sa fille s'est écoulée durant son sommeil, Ripley découvre dans l'enfer d’Acheron une chance d'être à nouveau mère. La séquence finale avec la Reine n'en sera que plus symbolique puisqu'elle nous montrera rien de moins qu’une confrontation entre deux mères d'espèces adverses, déterminées l'une et l'autre à protéger/venger leur progéniture.


Bien sûr d'autres scènes additionnelles de cette version longue valent le coup d'œil et donnent un contexte plus précis aux séquences de la version cinéma. La vision de la colonie Hadley's Hope avant l'invasion des xénomorphes, la séquence des parents explorateurs de Newt qui justifie à elle-seule l'invasion de la colonie, celle des mitrailleuses automatisées qui, au-delà du simple suspense qu'implique le décompte des munitions, explique surtout pourquoi les xénomorphes sont passés ensuite par le plafond pour atteindre leurs proies, celle du court échange entre Ripley et Hicks un peu avant la fin, laissant entrevoir une possible idylle entre les deux personnages.


Tout cela suffit à justifier que l’on puisse préférer la version longue à la version cinéma, et ce même si l'une et l'autre s'avèrent toujours formidables à (re)voir. Inoubliable vestige d’une science-fiction guerrière au cinéma dont Cameron s’affirmait ici comme le chef de file et dont il ne reste plus aujourd'hui que des décalques plus ou moins médiocres, Aliens fait toujours l'effet d'une baffe monumentale, une de celles qui bouleversent à vie un spectateur biberonné à la science fantasy de Star Wars et qui influe sur toute une génération d’auteurs et d’œuvres.

Très loin des Navis et de leur monde éco-idyllique, d’une vision aussi aventureuse que merveilleuse de la conquête spatiale, c'est à un sommet de bellicisme et de noirceur sidérale que nous conviait ici le jeune Cameron. Près de quarante ans après sa sortie, Aliens reste son chef d’œuvre.

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le 6 juin 2025

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