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841 critiques
Un classicisme percutant
Marianne, tu sais comme moi que ceux qui baisent entre eux baisent leur mission et se font baiser. Waouh ça fait beaucoup de baise ça… Bon allez, une fois de plus je m'attaque à une œuvre...
le 23 oct. 2019
Alliés a beau être divertissant dans l'ensemble, il ne mérite pas bien plus qu'un jeu des plus et des moins : pas de critique méticuleusement et amoureusement structurée pour lui. Comme tous les films de son réalisateur depuis quinze ans, en fait. Et ça nous fait toujours aussi mal de le dire : quiconque a grandi dans les années 80 associe son nom à d'extraordinaires souvenirs de cinéma, que ce soit les incontournables Retour vers le futur (le troisième volet compris, dans une certaine mesure), l'inégalé Qui veut la peau de Roger Rabbit (et sa VF phénoménale !), le génialement loufoque et tristement sous-estimé La Mort vous va si bien, et même À la poursuite du diamant vert, un des rares films d'aventures hollywoodiens de l'époque à ne pas passer pour du sous-Indiana Jones. L'auteur de ces lignes n'est pas un immense fan de Forrest Gump, mais il comprend aisément tout le bien que les gens en pensent. Et puis, c'est à partir de ce film que Zemeckis s'est avéré ne pas être qu'un talentueux conteur encore empreint de l'esprit d'enfance comme son mentor Spielberg : c'était aussi un artisan hors-pair capable de trousser des scènes de cinéma total quasiment faites pour être étudiées en école de réalisation. L'impressionnant Contact, ainsi que le doublé de l'an 2000 Apparences et Seul au monde, en étaient de belles illustrations : il lui suffirait d'un sujet enthousiasmant et d'un scénario bien écrit (contrairement à celui d'Apparences...) pour atteindre la maturité et se mesurer enfin au maître de l'entertainment hollywoodien cinq étoiles. Puis tout s'est dégradé dans les dix années suivantes, durant lesquelles l'homme, tel George Lucas (aouch !), semble avoir oublié le cinéma au profit de la performance numérique avec les trois mauvais films très jolis à voir que sont Le Pôle Express, La Légende de Beowulf (rien à voir avec le film de Christophe Lambert, mais pas bien plus réussi), et Le Drôle de Noël de Scrooge. Son retour au cinéma « traditionnel », dans les années 2010, a nourri bien des espoirs. En vain : sans être foncièrement mauvais, les trois films qu'il a sortis depuis, Flight, The Walk et le présent Alliés, ont mis en lumière son infernale limite : Zemeckis est un gars sympa qui fait du cinéma très propre. Mais ne soyons pas chiens non plus, et abordons d'abord le positif.
LES PLUS :
- Alliés est généralement beau à voir, à moins bien sûr d'avoir une dent contre le parti pris numérique.
- L'interprétation est de bonne qualité, comme nous étions en droit de l'attendre dans un film lorgnant du côté d'Humphrey Bogart et Lauren Bacall. Si Marion Cotillard déçoit rarement et emporte ici l'adhésion d'un public énamouré dans le rôle de Marianne Beauséjour, ce n'était pas gagné d'avance avec Brad Pitt dans celui de Max Vatan, qui fait quand même souvent son Brad Pitt. Sans être phénoménal, et malgré le botox, ce dernier s'en sort plutôt bien, et trouve même l'occasion de briller à quelques reprises, comme lors de la scène pivot où il apprend l'innommable vérité.
- Le couple Pitt/Cotillard fonctionne donc plutôt pas mal, sans profiter non plus d'une alchimie extraordinaire, dont la cause est probablement imputable à un metteur en scène pas super doué à cet exercice. Disons que les GROS amateurs de romances romanesques y trouveront leur bonheur.
- Il se tient en tant que divertissement : en dépit d'un rythme irrégulier, il maintient le spectateur alerte durant ses (plus de) deux heures grâce à son premier acte intriguant (où l'espion et l'espionne apprennent à former un couple, avec ce que cela génère comme situations amusantes), son deuxième acte dramatiquement fort (où le héros doit découvrir la vérité sur son épouse), et… moins dans son dernier, mais ça partait plutôt bien (voir plus bas) !
- Le suspense fonctionne : il sera difficile, même pour le spectateur-prophète en herbe, de se décider avec certitude au sujet de cette satanée Marianne (bien sûr, il y a toujours ceux qui ont deviné l'identité de Keyser Söze, mais ceux-là peuvent aller se pendre dans un cagibi), car l'esprit du film flotte entre sa nature attendue d'entertainment confortable (rôôôôh mais ouiiiii tout va bien finiiiiiir) et son désir de renouer avec la tragédie à l'ancienne. Et pour peu que l'on tienne à découvrir la vérité, voici la marque d'une certaine réussite.
- Le premier acte du film, dont l'action se déroule en Afrique du nord, est fort divertissant. En fait, quiconque n'a pas vu la bande-annonce du film s'attendra peut-être à ce que la majorité du film s'y déroule, notamment avec un méchant aussi glauque que l'officier nazi interprété par August Diehl ! Qui sait, peut-être aurait-ce été pour le mieux...
- Si le film réussit quelque chose, plutôt que son récit de Seconde Guerre Mondiale, c'est son joli portrait d'un homme tourmenté par l'éventualité que la femme qu'il aime n'est pas celle qu'il croit. En fait, cela pourrait tout aussi bien être une « banale » histoire de tromperie, même si les enjeux sont autrement plus importants dans un contexte d'espionnage, avec la menace de mort au bout du chemin ; l'important, c'est avant tout la trahison. Et cette partie n'aurait pas fonctionné sans une genèse réussie du couple, certes, mais également sans une performance réussie de Brad.
LES MOINS :
- Le français de Brad Pitt, pour un personnage d'espion censément crédible en... Français. Quand les Américains parlent de « suspension of disbelief » (en gros, d'acceptation des invraisemblances), cette partie du film en a un sacré putain de besoin.
- Si le but d'Alliés était de dépasser sa condition d'hommage aux classiques hollywoodiens des années 40-50, c'est plutôt raté : il échoue partiellement (mais suffisamment) à ce jeu comme bien des films ambitionnant d'exister par eux-mêmes tout en empruntant allègrement.
- Alliés a un petit problème d'identité : jusqu'à la fin, il hésitera entre se comporter comme un récit implacable sur la duplicité en temps de guerre et comme une romance d'époque glamour.
- L'histoire d'Alliés, en plus de manquer d'originalité, est très mal équilibrée. [Autant dire que les quatre prochains points vont être riches en spoilers] Convenons qu'elle conte le destin d'un couple formé de Max et Marianne, les « alliés » en question. Toute la première partie, qui se situe au Maghreb, les traite d'égale manière : pas un n'est plus important que l'autre. Le parallèle va sembler un peu cheap, mais ce point de départ et la promesse tacite d'une complication dans la seconde moitié du film nous a rappelé Mr & Mrs Smith : si les deux amants devaient s'affronter par la suite, pour quelque raison que ce soit, ce serait à égal temps d'antenne. Or, il n'en est rien dès le deuxième acte, qui met soudainement le focus sur Max Vatan et néglige très vite la pauvre Marianne. Cela ne pose pas de problème sur le moment car c'est justifié par le besoin de suspense généré par le twist. Mais cela en posera un gros par la suite, lorsqu'on réalisera que le récit se moque jusqu'au bout de la pauvre, pauvre Marianne, dont on ne connaîtra la version des événements qu'à travers quelques répliques ingrates débitées en trente ridicules secondes. Un récit équilibré aurait soit changé de focus dans son troisième acte (après un second dédié à Max Vatan que le suspense rend maboule), soit développé radicalement ce dernier si on le place à partir du moment où Marianne fait sa confession, ce qui, du coup, fait un peu court pour un troisième acte, nous en convenons. Dans tous les cas, le problème est que Marianne Beauséjour, après avoir été traitée comme un personnage central, finira comme un secondaire, qu'un ami traitera même de McGuffin sur pattes (mais des jolies pattes).
- Alliés ne touche pas vraiment. On ose croire que le but ultime d'un drame centré autour d'une histoire d'amour, plus encore que d'épater son monde avec des scènes-chocs, est d'émouvoir le public avec son histoire. Or, de ce point de vue, malgré le charisme du couple Max/Marianne et l'histoire qui s'est nouée joliment entre eux, et malgré les efforts des acteurs, la sauce ne prendra jamais vraiment, principalement à cause de l'écueil scénaristique traité dans le paragraphe précédent. Eût-on été plus proche du personnage de Marianne, en eût-on su davantage sur son passé et ses motivations, l'effet produit par sa mort aurait eu un véritable impact. Peut-être suffisait-il d'un petit quart d'heure supplémentaire dans le développement ! Un petit quart d'heure qui aurait pu être pris à certaines scènes un peu longuettes (Brad Pitt descendant des escaliers… Brad Pitt ouvrant une porte… Brad Pitt longeant un couloir…) dans un film pas super bien rythmé.
- Nous en venons donc à la conclusion. Rarement s'était-on demandé avec une telle clarté, et d'un air incrédule : « tout ça pour ça ? ». C'est comme si dans le film Pour Elle, de Fred Cavayé, le personnage de l'épouse avait clamsé à l'hôpital avant même que le héros ne mette son plan d'évasion à exécution. Marianne meurt à la fin. Ok. Mais dans quel but ? Sauver son mari du peloton d'exécution pour haute trahison, certes. La substance de cet élément fondamental de l'histoire serait donc le sacrifice. C'est beau, le sacrifice. Sans doute aurions-nous moins eu ce problème de « tout ça pour ça » si l'histoire avait été mieux développée. Mais tout ce que nous voyons, en l'état, c'est la précipitation d'un dénouement situé pile au moment où l'histoire aurait dû poursuivre sur sa lancée pour convaincre le spectateur. Le scénario a pourtant été signé Steven Knight, à qui l'on doit le solide Le Prodige (vous voulez voir Tobey Maguire jouer ?), Locke, ou encore Les Promesses de l'ombre, et dont on attend avec impatience la vision de la saga Millénium. Enfin, on a tous des jours avec et des jours sans. Alliés a eu un long jour sans fin réussie.
- À ce reproche de fond s'accompagne un reproche sur la forme : en un ultime plan montrant, en premier plan (excusez la redondance), des photos encadrées de l'adorable gamine du couple, et en arrière-plan, un Brad Pitt vieilli se promenant avec elle près de leur haras, le tout sur une musique de reportage sur le troisième âge, Zemeckis envoie son film à la niche.
- Nous l'avons précisé dans un point positif : Alliés est séduisant visuellement à condition que l'on adhère au parti pris digital… ce qui n'est pas vraiment notre cas. Numérique et film d'époque ne font pas bon ménage. Cela nous rappelle trop le cinéma de Michael Mann : autant ce support fonctionnait à plein pot dans des films comme Collateral et Miami Vice, autant il a planté Public Enemies. Zemeckis a lorgné du côté de Bogart et Bacall ? On ne filme pas Bogart et Baccall, ni même d'élégantes resucées, avec du numérique. Ils ne méritent rien de moins que la pellicule, et sa profondeur de champ digne de leur charisme, ainsi que du charisme de leur époque. Certains critiques ont loué le mélange de technologie numérique de pointe et de filmage à l'ancienne ; nous sommes moins convaincus. Attention, il n'est pas question de dire qu'Alliés est laid à voir, non ; à quelques plans foirés près, il a de la gueule, comme la plupart des productions hollywoodiennes de ce calibre. Ce n'est juste pas très stimulant.
- C'est terriblement propre, comme nous le disions à la fin de notre introduction. Le problème est que Zemeckis ne semble pas tant concerné par ce qu'il raconte, par la substance du drame écrit par Steven Knight, que par ce qu'il peut en faire d'un point de vue cinématographique, et encore, en se limitant aux scènes qui l'intéressent (et qu'il réussira indéniablement, comme celle de l'assassinat de l'ambassadeur allemand qui marque le climax du premier acte en Afrique du nord). En résulte une certaine monotonie, le film manquant un peu du souffle épique qu'on était en droit d'attendre, et un ratage des scènes les plus… charnelles ou se voulant viscérales, comme celle de sexe entre Max et Marianne dans la voiture (on est plus distrait par la mise en scène, avec la caméra qui tournoie et le sable numérique qui bat les vitres, qu'émoustillé par la sensualité assez pauvre d'une scène au final assez ridicule), ou celle du toujours impeccable Matthew Goode dans le rôle d'un blessé de guerre croupissant à l'hôpital, qui aurait dû faire frissonner. Nous parlions de George Lucas plus haut pour souligner la déconnexion de Zemeckis à l'humain au profit de la technique, tel un reporter de guerre trop planqué derrière son objectif pour garder en mémoire qu'il peut, lui aussi, y passer : plusieurs plans larges avec incrustation de panorama foireuse (comme dans cette scène où Max et Marianne jouent avec leur gamine dans un parc, ou quand le couple assiste au coucher de soleil infographique, assis sur les dunes) sont là pour en attester.
- Nous avons abordé, au chapitre des plus, l'alchimie du couple Pitt/Cotillard, la relativisant tout en affirmant que le minimum syndical est assuré. Il ne s'agit pas de revenir sur cet avis. Mais il aurait fallu bien plus que ça. Avec une telle ambition, le couple d'Alliés aurait dû marquer les esprits. Et de cette réflexion nous est venu le constat qu'en quarante ans de carrière, le cinéaste n'a mis en scène qu'un couple un tant soit peu mémorable, celui campé par Michael Douglas et Kathleen Turner dans À la poursuite du diamant vert. Dans les Retour vers le futur, c'était secondaire (et super-relou quand la romance concernait Doc Brown…) ; dans La Mort vous va si bien, l'inverse était le but recherché ; dans Forrest Gump, la question ne se posait pas avec un tel héros ; dans Contact, la relation entre Ellie Arroway (Jodie Foster) et Palmer Joss (Matthew McConaughey) était sans grand intérêt ; dans Apparences, on voyait dès le départ que quelque chose ne tournait pas rond dans le couple Pfeiffer/Ford ; dans Seul au monde, Hanks était seul au monde ; dans Flight, on a d'autre chats bavards à fouetter ; dans The Walk, l'histoire d'amour avec l'affreuse Charlotte Le Bon sentait le plastique.
- Un YouTuber amerloque a qualifié Alliés de « bland » : fade. Si l'on attend autre chose du cinéma qu'un divertissement familial, si l'on espère de la brutalité physique, de la bousculade psychologique, de l'irrévérence, des cojones sur la table, le cinéma de Zemeckis a TOUJOURS été relativement « fade ». Allez, soyons sympas et revenons à l'adjectif choisi dans notre premier paragraphe : « gentil ». Propre. Méticuleusement monté, pour sûr, son espace cinématographique parfaitement maîtrisé, le réel se confondant (la plupart du temps) avec l'artificiel pour un spectacle qui se tient… mais sans vraie personnalité, sans prise de risque. The Walk, c'était 90 minutes de platitudes pour une dernière demi-heure servant à rappeler à ses fans combien Zemeckis sait chiader une scène. Idem pour Flight, quelques gros morceaux de bravoure dans un film globalement mou du genou. Inoffensif. Faire de l'inoffensif, du avec rien qui dépasse, quand il s'agit d'entertainment hollywoodien familial, comme les Retour vers le futur, ça ne pose aucun problème. Ça en posait un léger avec Contact, ce qui n'empêchait pas ce dernier d'être un grand film, bien qu'il souffre désormais un peu de la comparaison avec le Premier Contact de Villeneuve, cinéaste autrement plus couillu et viscéral. Mais pour un film de guerre et d'espionnage doublé d'une romance à la Casablanca ? C'est bien trop gentil. Divertissant dans les grandes lignes, mais survolé.
- Dans les points négatifs secondaires mais quand même douloureux, le casting de seconds couteaux compétents n'est pas très bien exploité : le personnage du supérieur amical incarné par l'excellent Jared Harris (Mad Men) n'est jamais développé, celui rachitique de la sœur de Max incarné par Lizzy Caplan ne sert à RIEN, tout comme son lesbianisme (on parle donc de gaspillage de Lizzy Caplan, autre chose qui devrait valoir la cour martiale), on a déjà évoqué Matthew Goode… Il n'y a guère que notre Thierry Frémont national qui tire son épingle du jeu dans un rôle assez amusant de poivrot habitué du commissariat du village.
C'est sympa, d'être gentil. Mais le spectateur n'attend pas vraiment ça ; il attend d'être malmené, de ressentir des trucs. Ou bien autant mater Des chiffres et des lettres.
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