Ce film est l'adaptation du roman éponyme d'Yves Gibeau dont je ne rappellerai pas tout ce que j'ai pu écrire dans la critique correspondante. Disons simplement qu'il s'agit d'un roman que j'ai lu au début de mon adolescence qui m'a bouleversé au point qu'aujourd'hui encore, c'est toujours un indétrônable roman de mon top 5 (des romans).
Dans le bonus du DVD, Yves Boisset reconnait que ce film n'a pas été un succès public. Pourtant, lui aussi, avait apprécié le roman dont il raconte qu'il était parti faire son service militaire en l'emportant dans ses affaires. Et la mise en scène au cinéma de ce roman était un de ses vœux pieux depuis fort longtemps. Quand il a pu s'y lancer, le film est devenu une affaire quasi personnelle puisqu'il en a co-produit une partie. Il attribue cet insuccès au fait que le film montre le suicide d'un adolescent, ce qui, d'après Boisset, est très rare au cinéma. Toujours est-il que Boisset et Lucas Belvaux, l'acteur qui interprétera le rôle de Simon Chalumot, ont rencontré à plusieurs reprises Yves Gibeau, retranché dans son village de Roucy (02) proche du Chemin des Dames qui l'obsédait. Une certaine complicité s'était nouée entre les cinéastes et ce vieux misanthrope … Boisset raconte d'ailleurs que Gibeau pleurait chaque fois qu'il voyait le film parce qu'il se revoyait jeune enfant de troupe comme si le film avait le don d'atténuer le traumatisme subi lors de son enfance.
Bien entendu, le film simplifie le nombre de situations décrites dans le roman et fait pas mal de raccourcis. Mais Boisset se concentre sur l'essentiel, la personnalité de Simon et les grands moments comme l'évasion de Simon, sa tentative de suicide et surtout, surtout sa rencontre avec son prof de français, sorte d'oasis miraculeuse dans un immense désert militaire.
D'ailleurs, il n'y avait qu'un acteur capable de tenir un tel rôle plein d'empathie, Jacques Denis, bien sûr ! Prof dans l'école de Tulle, il lui offrira d'assister à une pièce de théâtre et, pire, lui donnera un exemplaire du livre de Remarque, "A l'ouest, rien de nouveau".
Le rôle du père, véritable vieux con, adjudant borné, ancien combattant de la guerre de 14-18 et ancien des troupes coloniales, est tenu par un Jean Carmet, plus vrai que nature. J'aime toujours beaucoup ses rôles à contre-emploi alors que tout le monde sait bien que dans la vraie vie, Carmet est un joyeux drille.
Lucas Belvaux, dont c'est un de ses premiers rôles au cinéma, correspond bien à l'image qu'on peut en avoir à la lecture du roman. L'enfant insoumis, anti-militariste, ok mais plein d'une rigueur morale et incapable de la moindre lâcheté.
"Vous plierez, Chalumot, vous plierez"
Menace un quelconque officier, de rage, devant la franchise de Simon
La mise en scène de Boisset est très réussie en donnant l'impression que le film, normalement en couleur, est un camaïeu de teintes grisâtres entre les couleurs des casernements, les paysages mornes sous la neige ou dans la brume ou sous la pluie : ambiance, ambiance …
Pour finir, je suis heureux de rendre mon petit hommage à Yves Boisset, récemment disparu, à travers ce film indissociable du roman de Gibeau.