Entre le nom de Costa-Gavras derrière la caméra et l'affiche signée Oliviero Toscani (qui a aussi trouvé le titre), je m'attendais à ce qu'Amen., pourtant déjà assez frontal, le soit davantage. Certes, le film critique, d'une manière plutôt incisive, le rôle de l'Église, et plus particulièrement de Pie XII, durant la Seconde Guerre mondiale (à ce sujet, l'ouverture des archives en 2020 ne semble pas contredire ce que Costa-Gavras dénonce ici). Ce serait toutefois exagéré de dire qu'Amen. est un bête film anti-chrétien, qui suivrait une mouvance dont la volonté serait de nuire à l'Église. Le message d'Amen. se voulant plus général, étant un long qui nous rappelle que la neutralité ça n'existe pas, encore moins en temps de guerre, que quand on ne fait rien, on est du côté du pouvoir, des dominants, que silence et acceptation ne sont pas loin d'être des synonymes.
En cela, le rôle de l'ambassadeur des États-Unis, qui se range lâchement derrière le Vatican, et qui trouve que les chiffres de déportés, avancés par Riccardo, beaucoup trop gros (ironique pour un américain) va dans ce sens. Il y a une certaine part de déresponsabilisation de la part des acteurs majeurs du conflit : chacun se renvoyant la balle, pensant que c'est à un autre d'agir à leur place, quitte à antagoniser l'URSS plus que les nazis. Quitte à sortir du film, on pourrait ergoter, à la limite, concernant une éventuelle invasion du Vatican si le Pape Pie XII avait dénoncé publiquement la Shoah, mais ce serait oublié, outre le fait qu'il n'y a jamais eu de plan d'invasion du Vatican, qu'à une échelle plus locale, de nombreux catholiques ont réussi à combattre, à leur manière, le nazisme et les atrocités commis par le régime, l'évêque Clemens August von Galen notamment, dont les conséquences de ses actions sont présentes dans le film, sans pour autant être emprisonnés ou envoyés dans un camp.
Jamais, la citation, probablement apocryphe de Churchill, n'a jamais aussi vraie :
Vous aviez à choisir entre la guerre et le déshonneur ; vous avez choisi le déshonneur et vous aurez la guerre.
Au niveau du casting, bien que je n'aie pas de grosses critiques à émettre (j'ai même été plutôt content de retrouver les deux darons présents dans l'incroyable Funny Games d'Haneke), je trouve regrettable que le long fut tourné en écrasante majorité en anglais. Certes, il a été écrit pour des acteurs américains à l'origine, sauf que Costa-Gavras jeta finalement son dévolu sur des acteurs allemands. Par corolaire, le long aurait gagné à être tourné majoritairement en allemand, mais aussi de davantage mettre en avant le côté multilingue, en particulier lors des scènes tournées au Vatican.
Cela vient s'ajouter à un autre défaut : le film se tient sur un fil ténu entre réalité historique et fiction, oscillant sans cesse entre les deux sans qu’on sache toujours où poser le pied. Le suicide de Štefan Lux ou les actes de Kurt Gerstein sont des faits avérés, tandis que Riccardo Fontana, tout comme ce médecin inspiré de Mengele, sont fictifs. Cette danse incertaine entre vérité et invention finit par troubler, comme si le film lui-même hésitait à appuyer là où ça fait mal.
La scène qui m'aura le plus marqué dans cet Amen., en fin de compte, c'est celle durant laquelle on voit des responsables de camps se plaindre auprès du docteur et de Kurt Gerstein. Leur discours ressemble à s'y méprendre à ceux de chefs d'entreprises : se plaignant de la bureaucratie alors qu'ils sont sur le terrain, du manque de moyen, qu'ils ont trop « d'unités » à gérer, qu'ils ne peuvent pas être assez productifs dans l'extermination de masse, qu'ils en ont même des cauchemars… Beaucoup de films traient de la Shoah, mais peu placent la caméra dans le camp des nazis, et encore moins mettent en avant cette logique d'industrialisation dans la mise à mort d'autres personnes.
Il y a quand même une scène qui me questionne dans Amen., voir me gêne. Vers la fin du film, lorsqu'on voit le réalisateur faire un caméo, en tenue de prisonnier du camp, tenant dans les mains l'ancienne soutane de Riccardo, qu'on sait désormais mort. Quel est l'apport de cette scène ? Présente ou non, on se doute bien que le personnage incarné par Kassovitz a été assassiné, quel est l'intérêt de venir surligner une séquence aussi chargée émotionnellement ? Pire, quelle est la pertinence de ce caméo ? Certains membres de la famille de Costa, lui y compris, ont beau toujours avoir lutté contre cette barbarie, aucun n'a été enfermé dans un camp de concentration à ma connaissance, encore moins en Pologne. Je ne suis pas contre la présence de caméo, mais je dois avouer que voir le réalisateur revêtir la tenue, prendre le rôle, d'une personne qui aurait été assassiné dans les prochains jours (la fin de la guerre approchant, les nazis cachent le plus grand nombre de preuves possible), très maladroite.
Je ne cache pas que le fait que d'autres films « coup de poings » concernant la Shoah m'ont davantage marqués (La Liste de Schindler pour ne citer que le plus évident). Malheureusement, bien que je trouve vraiment bon, il manque un petit truc à Amen. pour qu'il puisse prétendre rejoindre, selon moi, le tiers des meilleurs films du réalisateur. En l'état, une dose de radicalité supplémentaire, comme on l'a vu à de nombreuses reprises par le passé chez le réalisateur, n'aurait pas été de refus.