Sorti en 1934 Angèle est le troisième long métrage de Marcel Pagnol. Le film est une adaptation d’un roman de Jean Giono et marque la première collaboration du réalisateur, scénariste et romancier avec le comédien Fernandel avec lequel il tournera pas moins de cinq autres films par la suite. Angèle est un drame rural et humain qu’il convient sans doute de remettre en perspective avec son époque pour l’apprécier à sa juste valeur.
Angèle raconte l’histoire d’une fille de ferme dans le sud de la France au milieu des années 30. Elle se laisse un jour séduire par un beau parleur qui l'entraîne à Marseille ou elle finira prostituée et mère célibataire avec un batard sur les bras. De retour dans la ferme familiale la femme et l’enfant se retrouveront enfermés par le patriarche à la cave afin de cacher cet affront à l’honneur et la morale de l'époque.
Comme souvent dans une œuvre dramatique l’émotion viendra surtout de l’adhésion et de l’empathie que l’on accordera aux personnages et à leurs parcours. On ne s’émeut guère et c’est bien normal de ce qui ne nous touche pas, mais face à l’individualisme, le cynisme et l’indifférence j’ai l’impression que l’on ne s’émeut plus de rien d’autre que de ce qui nous touche directement et intimement laissant aux malheurs des autres un regard lointain et plus grave un peu méprisant. L’écriture de ce petit préambule et peut être même de cette critique vient du fait que j’ai assez souvent lu à propos d’Angèle des critiques qui disent rester de marbre à cause du personnage d’Angèle bien trop cruche à leur yeux et de son interprète Orane Demazis bien trop vieille pour le rôle (elle avait certes 40 ans au moment du tournage). Alors bien sûr la comédienne Orane Demazis (qui vient du cinéma muet) possède un jeu un peu emphatique dans ses dialogues et ses expressions mais en revanche son âge ne vient en rien discréditer la crédibilité du drame. Tout d’abord il n’est jamais fait mention nul part que Angèle est une jeune fille et si l’on se remet dans le contexte de son époque il ne me semble pas totalement improbable qu’une fille de quarante ans et qui vit dans une ferme reculée avec tout le poids écrasant des traditions vivent encore chez ses parents à cet âge là. Quant au fait qu’elle soit bien cruche et naïve au point de se laisser séduire par le premier gigolo de passage, c’est faire preuve de bien peu de recul vis à vis d’un personnage qui justement semble tellement étouffé de sa condition qu’elle est prête à saisir la première clef de sortie tendue par une main à priori amoureuse. Angèle n’est pas une vieille fille idiote et stupide, c’est juste une femme soumise à sa condition et tellement éprise de liberté qu’elle semble voir le paradis quand un connard de passage lui entrouvre les portes de l’enfer. Ce n’est sans doute pas un hasard si Angèle passe quasiment tout le film à être prisonnière que ce soit de sa condition sociale, d’une chambre de maison close ou dans une cave pour de stupides raisons d’honneur, d’amour propre, de morale et de décence, ce qui remet tout de même clairement en perspective son légitime besoin d’évasion. Angèle n’est pas une cruche vide qui mériterait son fardeau malheur et quand bien même elle le serait ce n’est pas tant la femme qu’il faudrait mépriser que la société patriarcale, rétrograde et rigide qui l’a contrainte à cette vie. Mais Angèle n’est pas le seul personnage qui me touche et m’émeut dans le film et Marcel Pagnol réussit à rendre touchant un personnage qui à priori semble être tout de même un bon gros connard de compétition.
Lorsque Angèle s’en revient avec son fils sur les bras, son père Clarius décide de l’enfermer à la cave comme une condamnée et non une victime pour cacher ce qui fait honte à son honneur, sa réputation et à la morale. Patriarche autoritaire et rigide, patron de ferme qui se fait appeler Maître et vouvoyer par des ouvriers qu’il méprise, adepte du règlement de conflits à coup de fusil de chasse, Clarius Barbaroux ( Henri Poupon parfait !) est loin d’être un personnage sympathique, il a même toute la panoplie d’un parfait gros con. Pourtant je trouve (tout comme pour Angèle) le personnage infiniment plus riche qu’en apparence car toute sa médiocrité est le fruit du chagrin et donc de l’humanisme qu’il porte encore un peu en lui. Car si Claudius devient à ce point méchant, acariâtre, violent au point d’en être physiquement malade c’est qu’il sait tout au fond de lui que ses comportements une nouvelle fois dictés par la bonne morale de l’époque vont finalement à l’encontre de son cœur de père blessé par les malheurs de sa fille. Les vrais connards n’étant que ceux qui sont persuadés et fiers de leur propre médiocrité, j'accorderais volontiers mon pardon à ce vieux Claudius dont la bêtise le brûle comme une poussée urticante. Angèle est ainsi peuplé de personnages un poil plus complexes que d’apparence comme Tonin (Formidable Charles Blavette) à priori ouvrier itinérant un peu désabusé et nonchalant mais formidable ange gardien capable de sacrifices et d’altruisme pour sauver une inconnue. Le casting est avantageusement complété par Fernandel en naïf et gentiment couillon valet de ferme (et personne ne s'étonne du manque e clairvoyance du personnage) ou Jean Servais en gigolo, beau parleur et méprisable séducteur.
Angèle est un joli film aux charmes parfois un peu désuet et même si le long métrage est précisément un peu trop long avec ses 145 minutes, il n’empêche que Marcel Pagnol parvient à orchestrer un drame poignant qui semble nous dire que débarrassé des contraintes morales édictées par des sociétés rétrogrades et quelques valeurs moisis qui stagnent dans nos esprits nos regards sur les autres seraient peut être un peu plus humains et compatissants. Comme disait l’autre “ On ne voit bien qu’avec le cœur”, ce à quoi j'ajouterais à condition d’en avoir un .