Préambule / Happy end
En 1990 sortait le charmant mais inoffensif « Pretty Woman » dont l’exploit était de faire oublier la crasse à grand coup de rose bonbon. Il réussissait l’exploit de partir de la prostitution, de la drogue et du meurtre pour virer vers le conte de fée. Cela, et le casting impeccable, eurent pour effet de propulser le film dans la stratosphère de la pop culture. Toute l’équipe du film s’en frottait les mains. Toute sauf peut-être J.F. Lawton, scénariste original du film, qui envisageait son histoire très différemment.
Son scénario s’appelait « 3000 », comme la moula que Richard promettait à Julia pour passer la semaine avec lui. Le tout finissait dans la désillusion par le paiement de la somme et la séparation définitive des protagonistes. « INCONCEVABLE ! » hurlèrent les huiles du studio. « Ils sont beaux ! Ils doivent être heureux et comblés. » et « Pretty Woman », tel que nous le connaissons, naquit.
Dites 33 !
Il aura fallu 33 ans pour qu’un cinéaste américain se dise que ce genre d’espoir des travailleuses du sexe valait peut-être mieux comme traitement que la naïveté d’une comédie romantique.
Sean Baker signe donc une œuvre qui n’est ni un drame misérabiliste, ni une gaudriole à la guimauve. Il navigue à l’instinct, changeant de ton quand ça lui chante, quand ça sonne juste. C’est fou pour un film hollywoodien, il fait preuve d’une certaine subtilité…
Ah ! On me dit dans l’oreillette que c’est une prod indépendante. Que jamais un studio n’aurait donné son feu vert à ça. Qu’Universal n’en a acheté les droits de distribution qu’après sa Palme d’or. Ça me semble plus plausible comme ça.
Cœur / Corps à prendre
Le film s’ouvre en un long travelling sur des stripteaseuses qui se frottent langoureusement à des hommes, les unes à côté des autres. Le point n’est pas sur elles, leur corps nus, objet du désir, mais sur les visages fermés de ces hommes qui ne veulent surtout pas manifester une perte de contrôle. Puis surgit dans le champ Ani, un vrai beau personnage comme on aimerait en voir plus souvent à l’écran. Elle est écrite avec tendresse et justesse par Baker et interprétée par Mickey Madison, qui mérite tous les prix qu’elle put rafler tant elle crève l’écran à chaque scène. Elle était déjà mémorable dans « Once Upon a Time in Hollywood ». Elle est ici tout simplement inoubliable. Solaire quand les regards sont sur elle, fragile quand ils se détournent, forte quand ils se font durs.
Once upon a time in Brooklyn
Un jour ou une nuit, Ani rencontre un jeune Russe dans le club où elle travaille. Le gars est naïf, presque enfantin, et ses parents sont riches, très riches. Après quelques parties de jambes en l’air pas franchement glorieuses, il lui propose 10 000 $ pour être sa petite amie durant sa semaine aux États-Unis (tu la sens bien, mon inflation ?). Ne voulant pas finir ce rêve éveillé, Vanya demande Ani en mariage.
Wow, mais pourquoi on est qu’à la moitié du film ? Et pourquoi, si le film a autre chose à dire, prend-il autant de temps pour raconter son pitch ? Parce que Sean Baker est un petit malin qui distille goutte après goutte la recette de tout ce qui va s’abattre sur notre héroïne.
Il nous laisse le temps d’imaginer qu’on est face à un « Pretty Woman » indé, avec un Chalamet tête à claques à la place de Richard Gere. Pour mieux nous laisser croire qu’il va balancer dans le Scorsese des premières années. Puis, tout d’un coup, ceux qu’on pensait gangsters s’avèrent être une brochette de bras cassés, et avec eux débarque un humour sec que ne renieraient pas les Frères Coen.
Puis, au diable les comparos ! Baker est un équilibriste ayant sa propre voix qui oscille constamment entre réalisme et maniérisme. Ses dialogues sonnent juste, sans jamais prendre la place des regards et de leurs implications. Tout cela culmine dans un final désarmant de simplicité mais lourd de sous-texte.
Je n’avais jamais vu aucun film du bonhomme, maintenant « Florida Project » et « Red Rocket » sont au programme pour les prochaines semaines.