Sean Baker a tout raflé en cette année 2024/2025 avec son film ANORA : la Palme de Cannes et l’Oscar du meilleur film, sans parler de ses nombreux autres prix. Mais est-ce mérité ? N’est-ce pas encore un « Pretty Woman movie » ou une nouvelle version du conte de Cendrillon ? C’est ce que pourrait laisser croire la bande-annonce, ça, c’est sûr, mais le propos n’est pas l’amour. C’est l’espoir.
Mise en scène
Pour commencer, ce film a une esthétique bien léchée (sans mauvais jeu de mots). Le 35 mm fonctionne et fait mouche. Il permet de capturer de manière assez organique toutes les scènes et de donner, à certains moments, un effet clip vidéo à l’entièreté du film. C’est peut-être ça, la nouvelle manière de raconter le conte de fées moderne : enfermer les personnages dans une vision idyllique de la vie, une vision vue à de nombreuses reprises dans les clips musicaux depuis maintenant plus de vingt ans.
On doit déjà aborder le fait que le film a réellement deux parties distinctes. La première, comme énoncé plus haut, est filmée comme un clip, et la seconde est pratiquement filmée en caméra épaule. Peu de coupes, pas mal de plans-séquences et de suivis afin de donner plus de force au retournement de situation. Cela pourrait presque faire penser à du documentaire, mais avec une caméra beaucoup plus stable. Rien que cela donne à Anora une mise en scène un minimum originale et plutôt maline. Ce n’est pas forcément fréquent dans le cinéma grand public d’aujourd’hui.
L’esthétique fonctionne exactement comme la mise en scène. La première partie est fortement colorée et très contrastée, alors que la seconde devient plus plate et grisâtre.
La musique vient, elle aussi, renforcer notre mise en scène. Beaucoup de morceaux de club, de fête, ou de teenage music pour appuyer le côté MTV de la première partie de l’histoire. La seconde partie, elle, ne se compose que de rares moments musicaux, laissant le son ambiant brut de la vie prendre le pas. Nous rappelant petit à petit que cette histoire ne finira pas comme on l’entend.
Qu’est-ce que ça nous raconte ?
Anora, ou Ani comme elle préfère qu’on l’appelle, est une strip-teaseuse, et il lui arrive, avec les clients qu’elle aime bien, d’être payée pour coucher avec eux. Puis vient la fameuse rencontre : elle croise Ivan, fils d’un oligarque russe. L’histoire de la prostituée qui tombe amoureuse d’un riche et inversement, un classique… Mais en fait, non !
On revient encore sur les deux parties très distinctes du film.
La première est justement cette rencontre entre ces deux personnages et le fait qu’Ivan l’embauche pour être son escorte exclusive. Leur relation se limite à profiter de la vie, coucher ensemble et faire la fête. Il la tire, de manière artificielle, de sa vie de simple strip-teaseuse et de son quotidien banal, vivant presque au jour le jour avec les moyens qu’elle a. Le film ne parle pas d’amour, mais de ce qui rapproche nos deux personnages : vivre sans penser au futur. L’un déteste ses parents et essaie de leur échapper, tandis que l’autre tente d’échapper à sa propre réalité. Puis, dans l’élan de leur folie, ils décident de se marier. Elle le sort de sa réalité, et lui fait de même. Ils pensent s’aimer, mais la réalité les rattrape quand la famille d’Ivan apprend qu’il a épousé une prostituée. Dès lors, tout l’entourage familial, resté en Russie, fait tout pour annuler ce mariage.
La deuxième partie commence quand Ivan fuit ses responsabilités et sa famille, laissant Anora seule. Et là, c’est un cauchemar. Plus l’histoire avance, plus Anora voit son destin lui échapper, sa nouvelle vie et, en même temps, ses droits. Car OUI, ce film parle surtout de lutte des classes. Elle n’est rien, et en plus, c’est une travailleuse du sexe. En face, des ultra-riches, avec un pouvoir qu’elle ne pourra jamais contester. Tous jouent avec sa vie sans qu’elle ait un vrai contrôle. Et on se rend compte, au fur et à mesure du film, de sa ressemblance avec les hommes de main de l’oligarque, qui eux aussi ne sont considérés que comme des larbins.
Le film a beaucoup de rebondissements et une fin parfaitement soignée, mais je ne veux rien spoiler, car c’est un film à découvrir. On pourrait aussi parler du rapport au sexe qu’exerce Anora, sachant que c’est un de ses atouts, comme sa combativité et son franc-parler, mais justement, la fin du film nous fait nous interroger là-dessus.
Mikey Madison livre une superbe performance. Elle mérite, pour moi, à juste titre son Oscar. Elle s’était déjà distinguée dans Once Upon a Time in Hollywood de Quentin Tarantino, mais ici, elle livre une performance juste pixel.
Conclusion
Ce film n’est pas Pretty Woman ou Cendrillon. Non, il nous raconte bien plus de choses et une réalité fondamentale. Ce n’est pas le prince charmant qu’elle a trouvé, mais l’espoir de rêver à une meilleure vie. Une vie qui lui est impossible, qu’elle n’aura et ne pourra jamais avoir.
J’ai pu lire de nombreuses critiques sur le fait que c’était du déjà-vu, ou que les scènes à partir du milieu du film sont trop longues, que ça ne fait que crier et s’insulter. Mais c’est une réalité. Les gens s’insultent et se hurlent dessus dans les disputes. Personne n’attend que l’autre ait fini de parler. Non, tout le monde parle en même temps, est vulgaire et agressif, notamment quand on vient les déposséder ou choisir pour eux.
Anora est un superbe film, mélangeant une première partie très cinématographique et une seconde beaucoup plus réaliste, et ça marche. Le film peut développer ses personnages et ses propos sans jamais chercher à plaire. Et pour cela, ce film mérite le titre de meilleur film de l’année.