Anselm - Le bruit du temps
6.6
Anselm - Le bruit du temps

Documentaire de Wim Wenders (2023)

L’œuvre d’Anselm Kiefer semble dès ses origines destinée au grand écran cinématographique : plurielle, profuse, gigantesque (l’artiste a inauguré le concept des Monumenta en 2007), elle s’étend sur de vastes espaces, par des installations formant une sorte de ville concept dans laquelle les déambulations de la caméra trouveront toute leur légitimité. Wim Wenders s’empare de cette matière souvent construite sur le principe du palimpseste, par couches successives, et offre, par le recours à la 3D, une expérience de l’œuvre tout à fait enthousiasmante. Le spectateur se trouve ainsi immergé dans des conditions optimales pour parcourir un work in progress, des coulisses de la fabrication à un surplomb visuel transcendant la douloureuse expérience des expositions bondées.


Laissant dans un premier temps le mystère de ces silhouettes occuper l’espace, **Wenders **recourt à la musique et des voix off chuchotées qui rappellent fortement l’atmosphère contemplative qu’il avait construite dans Les Ailes du désir : cet accès à un autre monde où murmurerait un sens caché, à portée de celui qui se rendrait disponible à sa contemplation.


Il s’agira néanmoins de connecter l’œuvre à l’Histoire, et d’en délivrer quelques clés. Né (comme Wenders) en 1945, Kiefer affronte dans son enfance la chappe de plomb d’un silence assourdissant sur le passé de son pays, et fera de son œuvre la déchirure de cet insupportable voile : des champs labourés par le passage des tanks, des formes rappelant des stèles à perte de vue, et le recours à l’écriture de Paul Celan pour affronter l’indicible sature son travail, comme un cri venu de plus loin que sa propre existence. L’esthétique des ruines, très présente, où le brûlis et la sédimentation des gravats devient la matière première de ses toiles, semble donner une nouvelle modulation à l’Allemagne, année zéro de Rossellini. Quelques archives expliquent ainsi le parcours de l’artiste et les nombreux malentendus qu’il a dû affronter, sans jamais perdre de vue le principe premier du documentaire, qui consiste à s’immerger dans les étendues de son œuvre.


On comprend donc d’autant moins la nécessité de certaines séquences, où Wenders fait tourner le fils de Kiefer pour l’incarner jeune adulte, et son petit neveu (Anton Wenders) pour l’enfance. La facticité du dispositif tranche avec le brutalisme fécond de l’œuvre mise en regard, comme si le réalisateur ressentait le besoin d’intégrer sa propre mise en scène, une signature au sein de ce regard admiratif pour le travail d’un autre. Même si le film s’achève sur l’une de ces séquences, assez balourde dans son symbolisme où l’adulte porte l’enfant sur ses épaules, on retiendra du film bien d’autres images, puissantes, muettes et amples, qui parviennent à marier avec force la mobilité du cinéma et le langage puissant de l’art contemporain.

Sergent_Pepper
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur et l'a ajouté à ses listes Documentaire, Les films à voir en 3D, Vu en 2023, Vu en salle 2023 et Art contemporain

Créée

le 31 oct. 2023

Critique lue 836 fois

Sergent_Pepper

Écrit par

Critique lue 836 fois

12

D'autres avis sur Anselm - Le bruit du temps

Anselm - Le bruit du temps

Anselm - Le bruit du temps

8

Clmovies

89 critiques

Cinéma de niche qui fait mouche

Si Anselm reste très inaccessible dans sa proposition, ceux qui auront l'énergie et la curiosité de le voir ne pourront que passer un moment unique de cinéma. Anselm est le nouveau documentaire de...

le 26 juin 2023

Anselm - Le bruit du temps

Anselm - Le bruit du temps

6

Limguela_Raume

892 critiques

LSDGA

Entre biographie servile et illustration de l’œuvre du plasticien monumentaliste et post-apocalyptique Anselm Kiefer.En 2014, Wim Wenders avait illustré le travail d’un autre artiste, cette fois, un...

le 17 oct. 2023

Anselm - Le bruit du temps

Anselm - Le bruit du temps

9

Moot70

445 critiques

Critique de Anselm - Le bruit du temps par Moot70

Pour tout dire, je ne connais quasiment rien d'Anselm Kiefer. Mon premier et seul contact avec son œuvre a été d'aller voir l'exposition au Grand Palais éphémère fin 2021. Des immenses toiles,...

le 24 oct. 2023

Du même critique

Lucy

Lucy

1

Sergent_Pepper

3175 critiques

Les arcanes du blockbuster, chapitre 12.

Cantine d’EuropaCorp, dans la file le long du buffet à volonté. Et donc, il prend sa bagnole, se venge et les descend tous. - D’accord, Luc. Je lance la production. On a de toute façon l’accord de...

le 6 déc. 2014

Once Upon a Time... in Hollywood

Once Upon a Time... in Hollywood

9

Sergent_Pepper

3175 critiques

To leave and try in L.A.

Il y a là un savoureux paradoxe : le film le plus attendu de l’année, pierre angulaire de la production 2019 et climax du dernier Festival de Cannes, est un chant nostalgique d’une singulière...

le 14 août 2019

Her

Her

8

Sergent_Pepper

3175 critiques

Vestiges de l’amour

La lumière qui baigne la majorité des plans de Her est rassurante. Les intérieurs sont clairs, les dégagements spacieux. Les écrans vastes et discrets, intégrés dans un mobilier pastel. Plus de...

le 30 mars 2014