Quelque part entre l'Aurignacien et le Magdalénien, m'a-t-on raconté, nous peignâmes des grottes. On en a peint une très jolie, concurrence précoce à Versailles, en Dordogne. Et si ce département se targue depuis 20 000 ans d'un tourisme remarquable, le fameux Lascaux n'y est pas pour rien.
Il faudrait tout de même rappeler que le concept de jolies grottes n'est pas l'apanage de Lascaux, et que le Périgordien (à ne pas confondre je crois avec le Périgourdin) nous offre, que l'on focalise sur le Châtelperronien ou le Gravettien, divers témoignages spéléologiques d'un art pariétal raffiné. L'Aurignacien, son contemporain culturel, n'a qu'à bien se tenir... pour autant que je comprenne quelque chose à tout ce charabia.
Il ne faut pas avoir peur de s'affirmer, je crois, même quand on ne sait pas. Thomas Mann, qui n'a rien à faire là, vous dit :
« pour nous c'était là au fond encore un langage de conte, mais nous l'accueillions aussi volontiers et en ouvrant d'aussi grands yeux que les enfants suivent une histoire hermétique pour laquelle ils ne sont nullement mûrs […] cette initiation anticipée enjambant de larges espaces d'ignorance. […] Je sais que la jeunesse préfère infiniment ce mode d'enseignement et j'estime qu'avec le temps, l'espace sauté se comble de lui-même. » (Le Docteur Faustus)
Cela résonne sensiblement avec la démarche de Mel Gibson dans Apocalypto. Le magazine Vice nous dit à peu près cela, de ce film:
« Hyper détaillé historiquement et tourné en dialecte maya, le film n'en demeure pas moins une vision complètement fantasmatique et fausse – et c'est tant mieux. Seul un authentique fou pouvait tourner une scène de sacrifice humain de la sorte. » (Après avoir comparé Apocalypto, en termes de qualité de film d'action, à Mad Max: Fury Road: https://www.vice.com/fr/article/4wz8nj/faites-vous-une-raison-mel-gibson-demeure-le-boss )
Au cinéma (comme un peu partout), l'accumulation des détails ne doit pas allégeance à la saugrenue fidélité historique, mais plutôt à la vraisemblance. On peut accumuler les trucs, c'est un peu capitaliste, sans les confronter forcément toujours à la réalité. C'est de l'alchimie (autrement dit, de la chimie alternative). Alchimie qui par définition et depuis toujours à quelque chose de transgressif. De dissident même, pour autant qu'on ose encore utiliser ce mot. L'alchimie, c'est assembler des choses, dans le cadre d'une certaine science, qui dans leur coexistence s'opposent en quelque sorte aux acquis de cette même science. L'alchimiste est un fou, qui va là où, à raison, on ne va plus.
Mel Gibson est un alchimiste. Un électron libre dont je ne voudrais sûrement pas dans ma vraie vie, mais sur l'écran il m'amuse énormément.
Le problème avec cet électron libre parfois un peu effrayant, c'est qu'il raisonne lui aussi terriblement avec l'épigraphe de son propre film:
«A great civilization is not conquered from without until it has destroyed itself from within »
Il y a des petits relents d'apocalypse forcément, et on ne peut que s'imaginer (avec une certaine excitation faut l'avouer) un monde en cendres dont Mel Gibson deviendrait le chef.
On ne peut d'un autre côté rester insensible à l'image que nous donne Mel Gibson de la Civilisation, dans ce même film. Une image de civilisation périmée (il nous présente la civilisation inca, dans la grande cité où a lieu les sacrifices, mais on y trouve tous les travers de notre civilisation actuelle... le mythe chrétien de Ninive n'est probablement pas loin...).
Et c'est là que je boucle le tout, car je demandais à une amie pas du tout archéologue la semaine dernière pourquoi nous n'avions pas de grottes du paléolithique avec des dessins moches. Voir minables. Cela m'aurait plu. Elle m'a alors expliqué dans des termes que j'ai un peu oublié que l'on faisait déjà appel à l'époque à des artistes. Qu'il y avait déjà comme des commandes. Et que ceci est révélateur d'une connexion entre les tribus, entre les peuples en tout cas, bien plus grande que ce que l'on s'imagine aujourd'hui. De même pour le mythe de la forêt géante et « sauvage ». Les peuples, dans cette grande péninsule de Yucatán, était probablement connectés. Parcimonieusement semble-t-il, mais efficacement tout de même... dans des rapports de dominations internes insoutenables, semble nous expliquer ce film historiquement inexact... pétri d'un esclavage insalubre... compte-tenu de ces informations fantasmagoriques (NB: mais visuellement efficaces), ce n'est pas pour rien, j'imagine, que la salmonellose qu'on leur a refilée s'est aussi vite répandue...
https://www.pourquoidocteur.fr/Articles/Question-d-actu/24205-500-ans-tard-sait-millions-d-Azteques-decimes-Ils-seuls