Avec Armageddon Time, James Gray ne renouvelle pas son style et préfère revenir à une épure lui convenant davantage. Sa filmographie aussi courte que dense a déjà parcouru les milieux mafieux (Little Odessa, The Yards, We Own the Night), le film romantique (Two Lovers), les films historiques (The Immigrant, The Lost City of Z) et la science-fiction (Ad Astra). En diversifiant les genres cinématographiques, Gray n’a jamais changé de trajectoire de fond par une approche intime et éminemment personnelle du récit. Qu’il filme l’espace, la jungle ou les banlieues new-yorkaises, ce sont les sentiments profonds de ses personnages qu’il capte sur pellicule.


Son attrait pour les personnages marginaux, en constante lutte avec les institutions, fait de son œuvre un cinéma éminemment social. L’espace familial en devient le lieu privilégié du réalisateur américain, articulant ses scènes autour de rituels sociaux et familiaux (par exemple les scènes de dîner ou de fête). Ainsi, quoi de mieux pour évoquer les ingrédients qui constituent son style qu’un retour à sa propre enfance ? Inscrivant son film dans la mouvance des cinéastes revenant sur leur origine (on pense à Licorice Pizza, Roma, The Hand of God ou prochainement The Fabelmans), il se démarque par une approche frontale et sans emphase. Au contraire d’un règlement de comptes avec son passé, le cinéaste cherche à montrer ses proches et lui-même comme ils étaient : remplis d’amour et de haine, imparfaits, profondément humains.


Pour ce faire, le cinéaste rassemble un casting de haute volée (Anne Hathaway, Anthony Hopkins, Jeremy Strong) composant sa famille ainsi que le brillant duo que forment Banks Repeta et Jaylin Webb. Par ce point de vue sur l’enfance, Armageddon Time revendique sa parenté avec Les 400 Coups de François Truffaut pour sa force autobiographique. Un double regard s’opère entre celui de Paul Graff, le jeune protagoniste, et de James Gray, le cinéaste adulte. Entre la découverte des injustices qui parcourent la société et une vision mélancolique du passé.


Cette tristesse s’inscrit au cœur du long-métrage, principalement dans la perte d’innocence de Paul. Enfant, James Gray avait deux idoles : Muhammed Ali et les Beatles. Coup sur coup, Ali perd son titre de champion, John Lennon est assassiné. Dans ce climat asphyxiant, le jeune James Gray assiste à l’élection de Ronald Reagan et son ère conservatrice. Cet arrière-plan historique et personnel au goût amer devient dès lors capital pour le jeune homme.


Balloté entre deux cadres fondamentaux, l’école et la famille, Paul est régi par l’éducation devenant la source motrice du récit. Plus qu’une simple déconstruction de l’enfance, Gray expose les lieux communs (l’école, la famille, la religion) comme un passage imposé d’où se forme une violence sourde. À cela s’ajoute un constat sur les classes sociales au travers de l’amitié entre Paul et Johnny. D’un côté, un juif aisé, de l’autre, un afro-américain en famille d’accueil. Tout les sépare mais ce même désir d’échapper aux institutions les rapproche pour concrétiser les rêves d’un possible futur. Artiste pour l’un, cosmonaute pour l’autre, leurs trajectoires opposées se mettent en place et rendent la fatalité de leur parcours d’autant plus dramatique.


Cinéaste de la tragédie dans son expression antique, James Gray construit ici la forme la plus épurée de sa filmographie avec Two Lovers. Point de récit hollywoodien irréel (mis à part les magnifiques scènes de rêves), rien que le quotidien banal d’un jeune juif aux États-Unis. Le grand-père de Paul synthétise ce paradoxe humain propre aux personnages de James Gray : invitant Paul à s’opposer à l’injustice et au racisme tout en l’encourageant à garder son nom américanisé. Manière de se conformer à une société prônant le rejet.


La dernière partie du film déroule plus précisément cette idée. Paul et Johnny volent un ordinateur pour fuguer et sont, sans surprise, rattrapés et emmenés au poste de police. En quelques plans, Gray montre un monde qui s’écroule pour les jeunes protagonistes.


Mais le principal se joue ensuite, Paul retrouvé par son père est ramené chez lui, laissant Johnny seul face à la police. De cet abandon vu par Paul comme une trahison, le père de Paul y répond avec une étonnante compassion. Pour la première fois, il s’adresse à son fils comme à un adulte. Ce moment touchant n’est pas pour autant didactique, à l’image de l’ensemble du film dans un entre-deux gris. Certes, chaque personnage a ses torts et ses raisons mais c’est au fond un conditionnement social toxique créant les circonstances d’un avenir déjà tracé pour Johnny.


Paul se retrouve impuissant face à ce rejet de l’autre (le racisme et l’antisémitisme) déjà ancrée dans la société américaine. Amère révélation pour l’enfant prenant conscience de la brutalité qui l’entoure. Le dernier plan le montrant fuguer de son école est une victoire douce amère. Comme un aveu d’échec d’une rébellion cadenassée à un futile moment d’échappatoire aux normes. À ce moment, les paroles d’Armagideon Time du groupe britannique The Clash résonnent en écho avec l’ensemble du film : « A lot of people runnin’ and a hiding tonight. A lot of people won’t get no justice tonight ».


Paul aime peindre, James aime filmer. Les deux veulent exprimer leurs plus intimes émotions dans une société qui brigue, renferme et interdit l’expression de soi. Par ce geste cinématographique, classique au premiers abords, James Gray capte un moment complexe entre élans de vie et brutalité du quotidien.

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JolanFayol
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le 10 nov. 2022

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Jolan F.

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