(critique écrite le 12 novembre 2022)


Le temps est à l’explosion chez James Gray. Et qu’est-ce qui explose mieux que la Vérité? La vérité enfouie, dissimulée pendant de longues années, celles des héros discrets qui s’accomplissent dans le sacrifice du secret, et aussi celle qu’on montre autant que faire se peut dans les récits autobiographiques, au moment du bilan.


De quel temps parlons-nous? Le moment dans l’histoire, les années 80 ici, où le menace atomique domine le monde, ou plus intimement, ce moment précis de l’adolescence où tout se joue? Celui qui fera, même des années plus tard, ce que vous êtes.


Comme souvent chez Gray, l’introduction est révélatrice: un jeune garçon fait une caricature de son professeur. L’effet est doublement annonciateur de ce qui va suivre: d’une part, la tentative, échouée toujours, de retranscrire le réel en le caricaturant, d’autre part, la moquerie et à la fois l’importance tutélaire de la figure d’autorité. Cette scène simple, où on devine déjà un personnage porté vers les arts et anti-académique, rappelle un autre petit roux ayant lui aussi grandi à Brooklyn quelques années auparavant et lui aussi issu de l’immigration juive: Woody Allen. Impossible de traverser ses souvenirs sans avoir les œuvres du plus New-Yorkais des cinéastes en tête comme Annie Hall ou Radio days tant le mimétisme est frappant. Ce qui en fait aussi le plus Allenien des James Gray, sans l’absurdité du ton bien sûr, c’est le romanesque que la révélation de son passé implique. Tous ses films sont casi-directement cités: The Immigrant via Ellis Islands, Ad Astra et The Lost of Z par la phrase prononcé dans les toilettes quand ils fument qui est proche “aller là où aucun homme n’est jamais allé”, évidemment ses films criminels par les petits délits qu’il commet, Two Lovers par la vie de famille complexe et les traditions.


Le film apparaît comme une confession. On découvre une culpabilité à l’endroit du passé, de ses familles, de ses amis qui se sont tu pour lui. Lui aussi s’est tu mais au moment où il aurait dû parler. Le rapport aux autres, le racisme, les inégalités et surtout l’actualité de ses thèmes font que leur traitement nous pose la question directement: ne sommes-nous pas toujours dans le temps de l'Armageddon? Et puisque toute confession implique l’absolution, c’est le spectateur que Gray convoque pour son pardon. Pardonnons-lui le “je”, le crime de la subjectivité, d’avoir trop parlé de lui. Pardonnons-lui d’avoir été tête-en-l’air, turbulent, mauvais élève. Pardonnons-lui d’avoir voulu être un artiste, de ne pas rentrer dans les cases, d’être différent. Pardonnons-lui, finalement, de n’être que ce qu’il est: un p’tit gars de brooklyn.


Avec cet aveu, on revient à son humilité profonde qui marque tout ce qu’il touche comme l’encre tâche le papier. Gray s’en veut de parler de lui et le fait donc de la façon la plus sobre possible. Ses films n’ont jamais été pleins d’artifices mais là, il l’est encore moins. La forme la plus concrète de la modestie du cinéaste se révèle dans les scènes où, à l’école, on lui demande de créer et qu’il n’est capable que de dessiner ce qu’il connaît, ou alors de recopier directement. On connaît la cinéphilie de James Gray et à quel point il puise chez les maîtres matière à raconter ses histoires, mais on ne pourrait faire plus littéral que lui adolescent copiant intégralement une peinture de Kandisky alors qu’il devait faire un travail d’imagination. Il ne choisit pas qui il copie à la légère parce qu’ici, il choisit le père de la peinture abstraite, celle donc qui est la plus libre, la moins codifiée, la plus éloignée de ce que pouvait être l’académisme scolaire qu’il rejette jusque dans la scène finale.


Dans cette ultime scène, c’est à l'appât du succès que Gray tord le cou. Après avoir écouté une première fois avec très peu d’attention, un discours éloquent sur les voix de la réussite dans sa nouvelle école privée élitiste et exigeante, Paul Raff, avatar du réalisateur qu’on aura au moins reconnu lorsque ce dernier annonce que son nom de famille est une modification de son vrai nom Greyzerstein, va jusqu’à s’en aller plutôt que d’écouter un autre discours triomphant et séducteur, cette fois-ci prononcé par un parent de Trump. Si le succès passe par tout ce conditionnement terrible, cette discipline autoritaire, ce conformisme insupportable, le héros du film y renonce fièrement, volontairement, préférant aux parfums de la réussite la fidélité à ce qu’il est et ceux qui l’ont fait.


Il y a une vraie jubilation à découvrir et à identifier ce que James Gray a puisé dans sa vie et a injecté ensuite dans son œuvre. Armageddon Time est une sorte de portrait-mosaïque fait de pleins de plans de ses films. De près, on peut être déconcerté, ne pas comprendre où tout ça mène, puis on prend un peu de recul et on voit un visage se dessiner, celui du cinéaste. Un auto-portrait donc, avec la main qui tremble, perdu entre un grand-père qui ordonne de “remember the past” et un père qui commande de “do not look back”. L’intérêt du film réside donc dans l’intérêt qu’on porte à l’exercice en lui-même ou à l’artiste.


Encore il y a-t-il du vrai dans cette histoire. On ment toujours plus lorsque l’on sait que notre journal intime sera lu par d’autres.

Ghettoyaco
8
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Les meilleurs films de 2022

Créée

le 16 juin 2026

Critique lue 5 fois

Armageddon Time

Armageddon Time

5

Plume231

le 9 nov. 2022

Suivre

Les Quatre Cents Coups !

Cela fait deux films que j’ai lâché le cinéma de James Gray (donc je n’ai pas encore regardé The Lost City of Z et Ad Astra ; je compte me rattraper un jour, bien sûr !). Ce qui fait que je n’ai vu...

Armageddon Time

Armageddon Time

5

Aude_L

le 5 nov. 2022

Suivre

Surtout, ne réfléchissez pas.

Le casting nous faisait tourner la tête comme une étoile filante qui transpercerait le ciel, mais Armageddon Time, s'il ne s'écrase pas complètement, est pour notre part une déception pour un...

Armageddon Time

Armageddon Time

7

lessthantod

le 12 nov. 2022

Suivre

The American Dream

Je ne savais pas de quoi parlait Armageddon Time avant de le voir, je dirais même que je ne voulais rien savoir sur le film avant de m'y aventurer. C'est simple, moi je vois le nom de James Gray sur...

The Yards

The Yards

10

Ghettoyaco

le 6 déc. 2014

Suivre

Critique de The Yards par Ghettoyaco

J’adore James Gray. Je n’en étais pas totalement sûr après avoir vu We own the night et Two lovers, que j’avais tout de même beaucoup aimés, mais avec The Yards, j’en ai la certitude. Déjà, ce...

A Bittersweet Life

A Bittersweet Life

9

Ghettoyaco

le 30 oct. 2014

Suivre

L'homme qui voulait vivre sa vie.

Un homme. Un costard. Un gun. Dos au mur, songeur, le regard plongé dans le passé. Ça, ça va mal finir. Une affiche de rêve. Voila essentiellement ce qui m’a fait regarder ce film, et pas Memories of...

Drive

Drive

9

Ghettoyaco

le 6 oct. 2011

Suivre

Un vrai film de chevalier.

J'ai aimé Branson. Mais pas tant que ca. En tout cas, j'avais apprécier la prestation de Tom Hardy. Donc, j'm'attendais pas forcement a grand chose. Dès les premières minutes, j'connais deja la note...